La taille-douce, l’art de l’empreinte

Ci-dessus :  Maître du Livre de Raison, Saint Christophe, détail, vers 1500. 

La taille-douce. Ah, doux mot qui sonne bien à l’oreille, que l’on utilise, parfois à bon escient, parfois un peu trop souvent, dès que l’on parle de gravure. Penchons-nous sur la question. Qu’est-ce donc ? Qu’est-ce que ce terme signifie, englobe ? Bref, mettons nos idées au clair, découvrons comment ce procédé est né et dans quel contexte, avant de rêver devant les productions de quelques maîtres.

Petite note : nous ne passerons pas en revue dans cet article les différentes techniques et leurs procédés, car je tiens à me concentrer sur l’histoire de la gravure ornementale plutôt que l’histoire de la gravure d’impression, qui est déjà très documentée.

florence-adam-gravure-métal-taille-douceQu’est-ce que la “taille-douce” ?

Ci-contre : Florence ADAM, taille-douce, 2008. 

Tout d’abord, le vocable “taille-douce” désigne le fait de réaliser des “tailles”, donc des sillons, dans le métal, pour former une image. Que ces tailles soient plus ou moins profondes, réalisées avec l’un ou l’autre outil, peu importe. Ce qui compte est de creuser.
En effet, une gravure en taille-douce peut être une gravure à l’acide, une gravure au burin, à la pointe sèche, au vernis mou, à la manière de crayon*… Autant de possibilités données par les procédés en taille directe et indirecte. 

Souvent, nous confondons la taille-douce avec la chalcographie, c’est-à-dire le fait de graver le cuivre. Or, la gravure ne s’empêche pas de découvrir d’autres métaux, comme le zinc ou le laiton. La chalcographie fait donc partie de la grande famille de la taille-douce, sans pour autant lui être exclusivement référée.

Par ailleurs, les historiens et graveurs s’accordent pour considérer la taille douce comme étant de la gravure imprimée. Elle se différencie donc de la gravure d’ornements. Les sillons accueillent de l’encre, qui est bue par du papier, humide et pressé contre la plaque. 

De plus, elle se différencie avec ce qu’on appelle la taille d’épargne, gravure considérée dure, qui consiste à creuser, les parties du motif que l’on ne veut pas voir imprimées. La gravure sur bois en fait partie par exemple.
La taille-douce est dite douce, car elle permet d’aller vers beaucoup plus de finesse, en creusant, délicatement, le métal avec des sillons millimétriques.

Taille directe et indirecte : qu’est-ce ?

Une autre subtilité à découvrir ! 
Dans le grand domaine de la taille-douce, la taille directe est, comme son nom l’indique, directement faite par la main du graveur, prolongée par un objet coupant. Cela désigne donc de multiples procédés : la manière noire, le burin, la pointe sèche, ou encore le pointillé.
La taille indirecte est réalisée par l’acide, qui ronge la plaque aux endroits non protégés par le graveur. On peut donc aussi parler de taille-douce lorsque l’on voit une eau-forte – terme qui n’est autre que l’ancien nom de l’acide – un lavis, une aquatinte, un vernis mou, ou une manière de crayon.* 

Naissance de la taille-douce

A partir de 1425 environ, les orfèvres et armuriers de la vallée du Rhin, entre la Suisse et les Pays-Bas, ont pris l’habitude d’encrer les sillons de leurs gravures – sur objets en métal, donc des gravures ornementales – pour les imprimer. Ceci pour attester l’avancée de leur travail auprès de leurs clients, ou pour archiver leurs motifs. Leur objectif premier reste cependant d’orner leurs productions en volume.

Cela marque toutefois les tout débuts de la taille-douce !

En parallèle, certains artisans vont s’intéresser à cet art et le pousser à son essentiel. Ils vont alors graver sur des plaques, cette fois dans l’unique but de les imprimer, d’en faire des images.
On voit des orfèvres se spécialiser, ou d’autres personnes se former et devenir taille-douciers exclusivement.

carte-états-germaniques-gravure

Carte de l’Europe vers 1400. 

Bien avant que la presse à cylindre ne se répande, les motifs étaient transférés par brunissage, c’est à dire par frottements circulaires du papier humide sur les sillons encrés, à l’aide d’un outil appelé brunissoir.
La mécanisation de l’impression, grâce à Johannes Gutenberg (1400 – 1468) permettra par la suite de rendre ce processus beaucoup plus rapide et efficace. Ainsi, l’image imprimée va connaître un franc essor, quelques années plus tard seulement.

brunissoirs-gravure-métalimprimerie-gutenberg

Brunissoirs
Imprimerie de Gutenberg vers 1430

Un avant Dürer

Albrecht Dürer est souvent considéré comme le premier graveur taille-doucier. Il fut exceptionnel, certes, par la quantité de gravures produites et la multiplication de ses tailles, mais il n’en a cependant pas inventé le procédé.

En effet, l’estampe – résultat de l’impression d’une gravure, dite aussi gravure, gravure imprimée ou impression  – s’est développée dans un premier temps autour de 2 centres principaux : l’Italie et les Pays-Bas.
Aux Pays-Bas et en Allemagne, l’artiste-graveur est plutôt seul, et réalise tout le processus de création en taille-douce, de la gravure de la plaque à son impression, sur une presse à bras ou à tambour.
En Italie, il en est de même qu’en peinture, les artistes fonctionnent en ateliers de plusieurs personnes, sous le nom d’un artiste.
Par exemple, Andrea Mantegna (1431 – 1506) travaillait avec des spécialistes anonymes, qui réalisaient certaines de ses gravures. Parmi les 25 gravures qui lui sont attribuées, 7 ne sont peut-être pas de sa main personnelle. 

presse-a-bras-gravure-métal

Presse à bras

La notion d’Histoire de l’Art : la manière large et la manière fine florentines

En développant cet art, Florence se démarquera par la création de deux styles bien différents :
La manière fine, qui comporte des tailles fermes, vigoureuses et profondes pour les contours, les tracés et les décors essentiels, tandis que les tailles du modelé et des ombres sont très fines, légères, serrées, courtes, parfois croisées. Elles produisent un effet d’estompe et, pour les draperies, de lavis. Cette technique dérive du travail de niellage, effectué par les orfèvres.
La manière large, qui comporte des tailles larges, fermes et rigoureuses sur la totalité de l’image. Les ombres sont réalisées avec des sillons en diagonale parallèles, plus ou moins espacés. 

baccio-baldini-sybille-cumes-gravurefrancesco-rosselli-sybille-de-cumes-gravure

Baccio Baldini (1436 – 1487), Sybille de Cumes, 1470 – 1475.
Francesco Rosselli, Sybille de Cumes, 1485-1490. 

Baccio Baldini a réalisé une série à propos des Sybilles et des Prophètes. Voyez-vous comme sa manière est fine, avec des ombres douces et nuancées ? Quelques années plus tard, Francesco Rosselli en effectue une copie, en manière large. Cette fois, ce sont la force et la franchise qui en ressortent.
Les nuances, le contraste, sont présents dans les deux cas. La manière fine permet autant que la manière large de produire des noirs profonds. Le fait que la technique soit différente n’empêche pas les graveurs d’exprimer leur personnalité, leur patte, de la même manière que cela se passe entre deux dessinateurs.

Dans les mêmes années, Antonio del Pollaiuolo (1432 – 1498), un des premiers artistes à avoir travaillé sur l’anatomie humaine, associe les deux styles dans une oeuvre majeure : Le Combat d’hommes nus, ou Combat de dix nus.
En effet, on voit dans cette oeuvre des ombres légères, fines et nuancées, qui sont cependant toutes réalisées dans la même diagonale haut-gauche/bas-droite. Les contours sont larges et profonds, et le contraste, donc la profondeur,  provient du fond, beaucoup plus sombre que la lutte au premier-plan.

Antonio del Pollaiulo-combat-dhommes-nus-1470-gravure

Antonio del Pollaiuolo, Le Combat d’hommes nus, 1470. 

La maîtres taille-douciers du XVe siècle

On ne connaît certainement pas tous les graveurs du XVe siècle, et on ne pourrait pas tous les citer. Cependant, dans la vallée du Rhin, quatre maîtres graveurs ont été reconnus. Prenons le temps de les découvrir et de comprendre leurs différences. 

Entre 1420 et 1468, le maître E.S. appelé d’abord maître de 1466, est un orfèvre et dessinateur allemand, travaillant entre Constance et Strasbourg. Il appose le monogramme “E.S” sur dix-huit de ses gravures, et est ainsi tenu pour être le premier graveur à avoir signé ses oeuvres. Dans ses gravures, un certain pathos se dégage, les personnages et le décor se détachent très nettement du fond, contrasté. En faisant des rapprochements stylistiques, 318 gravures sont aujourd’hui considérées de sa main. 

maitre ES, 1466, sur le pupitre de saint Jérôme maitre ES, 1467 E S le Martyre de Saint Sébastien, 152 × 107 mm, L. 158

Maître E.S., 1466.
(On voit Saint Jérôme au centre entouré des quatre évangélistes. La signature du maître se trouve sous la tête du lion, à droite). 
Maître E.S., Le Martyre de Saint Sébastien, 1467.

Entre 1430 et 1450, graveur anonyme allemand ou suisse, probablement aussi peintre, le Maître des Cartes à jouer est nommé ainsi pour son ensemble de 40 cartes à jouer numérales. Son style est plutôt souple, doux, aux animaux aux postures osées voire tordues. Ceux-ci sont repris dans plusieurs cartes, à côté d’une figure aux multiples nuances de gris. 

maitre des cartes a jouer (2) gravure maitre des cartes a jouer (3) gravure maitre des cartes a jouer, 9 animaux gravure

Maître des cartes à jouer, cartes extraites d’un jeu de 40 cartes numérales et planche de lions et ours. 

Dans la seconde moitié du XVe siècle, les graveurs taille-douciers élèvent leur art au rang d’art majeur. Une révolution pour un art qui a vu le jour au début du siècle ! 

Le Maître du Livre de Raison, ou Maître du Cabinet d’Amsterdam, est un graveur anonyme du sud de l’Allemagne à la fin du XVe siècle. Son nom lui a été donné en regard du livre de dessins qu’il a réalisé pour une noble famille allemande. Dans ses gravures, on retrouve du contraste, des noirs voluptueux, et peu de personnages. Il est l’inaugurateur de la technique de la pointe sèche, a ainsi donc une sensibilité inégalée jusque là. On retrouve parfaitement son style de dessin dans ses gravures. 

maitre du livre de raison, Le Jardin d'Amour, dessin à l'aquarelle dans le Livre de raison maitre du livre de raison, saint christophe, v. 1500

Maître du Livre de Raison :
Le Jardin d’Amour, dessin à l’aquarelle dans le Livre de Raison.
Saint Christophe, vers 1500. 

Enfin, la liaison avec le XVIe siècle sera faite grâce à Martin Schongauer (v.1440 – 1491). Colmarien, il est un nom à retenir dans la gravure allemande. Sa virtuosité dans le maniement du burin, très précis et franc à la fois, son sens monumental et le raffinement de ses motifs inspireront toute l’Europe. C’est lui qui a formé Albrecht Dürer (1471 – 1528) ! Il signe « M+S » ses gravures. 

Martin Schongauer-annonciation Martin Schongauer-la cinquieme vierge sage Martin Schongauer-le christ au mont des oliviers

Martin Schongauer :
Annonciation
La cinquième vierge sage, v. 1483 
Le Christ au Mont des oliviers

Conclusion

On l’a vu, la taille-douce regroupe quantité de techniques et de styles différents. On ne saurait en faire le tour en un article, car, comme en peinture, il y a autant de styles de la gravure que de personnalités de graveur.

Parmi les différentes pattes de graveurs que l’on a pu voir, y a-t-il un style que vous préférez, qui vous inspire ou vous fait rêver plus qu’un autre ? L’empreinte large et franche, forte, de la manière large florentine, ou la trace plutôt fine et nuancée, détaillée de la manière fine ?
Et si vous deviez graver vous-même, seriez-vous capable de vous rapprocher de ce style, ou votre gravure se rapprocherait-elle d’une autre patte ?

Dans les deux cas, est-ce un problème ? Faudrait-il un idéal entre les deux ?
Réfléchissons. Pas sûr, car nous nous trouverions face à une gravure normalisée, sans plus aucun état d’âme, au sens littéral du terme.
De plus, les styles différents poussent à regarder les illustrations différemment, à vouloir découvrir qui se cache derrière la gravure : qu’est-ce que le graveur a voulu nous dire, pourquoi, quel a pu être son caractère et ses objectifs, visuels et techniques ?
D’une part, la force de la manière large m’interpelle, me pousse à regarder l’image avec stature. De manière invisible, elle me fait me redresser, m’affirmer face à tant de charisme. D’autre part, devant la douceur de la manière fine je “ballade” mon oeil, je digresse, je prends le temps de découvrir. J’ai donc besoin des deux pour trouver un équilibre ! 

Les graveurs taille-douciers nous enseignent ainsi la chose suivante :
Chaque manière, chaque empreinte a ses propres caractéristiques, que l’on aime plus ou moins de manière subjective, et qui ne sont pas moins objectivement belles. Souvent d’ailleurs, c’est ce que nous sommes qui ne nous plaît pas.
L’erreur serait ainsi de vouloir faire du fort et franc alors que nous ne sommes que discrétion et douceur, ou inversement. En effet, il est essentiel de toujours nous souvenir que nous avons beaucoup plus d’impact et de charisme si nous restons nous-même que si nous déguisons notre personnalité, c’est-à-dire si nous mettons en valeur nos points forts plutôt que de dissimuler nos points faibles.
En effet, ce sont nos points forts qui nous permettent d’être forts, d’avoir donc de l’énergie, et ainsi de marquer notre singularité de manière positive. 

gravure métal main ornementale héraldique décor formation dessin formation gravure

 

 

 

 

*Nous ne passerons pas en revue dans cet article les différentes techniques et leurs procédés, car je tiens à me concentrer sur l’histoire de la gravure ornementale plutôt que l’histoire de la gravure d’impression, qui est déjà très documentée. Le but de cet article est de vous faire comprendre le lien et la différence qui existe entre gravure ornementale et taille-douce. Pour en savoir plus sur la gravure imprimée, je vous invite à lire Le grand livre de la gravure, dont vous avez les références ci-dessous.

Sources

Texte :
http://books.openedition.org/editionsbnf/1365
Ann d’Arcy Hughes et Hebe Vernon-Morris, Le grand livre de la gravure, techniques d’hier à aujourd’hui, 2010. Ed Pyramyd.
Christian Heck (dir.), Moyen Age : Chrétienté et Islam, 2010. Ed Flammarion.

Images :
https://www.euratlas.net/history/europe/1400/fr_index.html
www.citronbleu.fr/secrets-de-graveurs/
www.wikipedia.org
https://www.arts-et-metiers.net/musee/modele-presse-typographique-vis-metallique

Recevez le prochain article de blog et les informations d'expositions, en vous inscrivant ci-dessous :