L’art de l’éventail : entre frivolité et fidélité

Ci-dessus : Eventail de mariage en ivoire gravée de roses et de lys, 1877. 22.3 cm. Museum of fine arts, Boston.

Intéressons-nous aujourd’hui à un art d’accessoire, de frivolité… et pourtant un art indispensable : l’art de l’éventail.
Cet objet, accessoire de mode avant tout, est devenu bien plus que cela entre le XVIIe et le XIXe siècle !
A quoi sert-il ? Que reflète-t-il de son commanditaire ? Quels sont ses secrets de fabrication ? Tel un ami fidèle, il nous dit tant,… et dit tant de nous ! 

Petite note : Dans cet article, je parle d’ivoire, de corne, et d’écaille de tortue. Bien sûr, en aucun cas je n’encourage au braconnage ! Nous avons besoin de ces animaux bien vivants. Je vous propose simplement de faire un voyage dans le temps. 

Historique de l’éventail

Tout d’abord, il faut savoir qu’il existe deux sortes d’éventails :

D’une part, les écrans à main sont utilisés depuis l’Antiquité, autour de la méditerranée et de la mer Egée, ils servent à se préserver de la chaleur.
Dans la Rome antique, celui considéré comme le plus beau est le flabellum, en plumes de paon.
En Europe, en hiver, ils protégeaient la figure d’un feu de cheminée trop intense. Par exemple, l’inventaire du palais de marbre de Saint-Pétersbourg (en 1785), répertorie des écrans à main presque aussi nombreux que les cheminées, “imprimés d’une peinture, pourvu d’un manche en bois à moitié doré et à moitié recouvert de taffetas”.
Certains deviennent “écrans de théâtre” en Russie, au cours du XVIIIe siècle, comportant des textes et images, de pièces de théâtre ou d’opéras ; parfois des extraits de partitions.

Ecran à main, recto et verso vendu par l’étude Coutau-Bégarie (Paris). Plumes de martin-pêcheur, soie, peinture sur fond d’or. Manche en bambou laqué à décor gravé et rehaussé d’or. Gland de passementerie en soie. H 41 cm. Entre 1600 et 1900.
L’Ac[c]ouchée (détail), gravure d’après Étienne Jeaurat, 1744. © Galerie Christian Collin, Paris. 

Plus ou moins précieux et décorés selon les moyens financiers de leur propriétaire, ils étaient composés de tissu, de bois, et/ou de papier mâché. Le plus souvent, ils étaient donc faits de carton, ornés de peinture ou de gravure (en taille-douce depuis le XVe siècle), et montés sur un manche en bois gravé.

D’autre part, les éventails plissés sont apparus au Xe siècle en Chine. Provenant certainement du Japon, ils se propagent en Europe à partir du XVIIe siècle. Ce sont ceux que l’on a l’habitude de voir aujourd’hui, avec une feuille qui se déploie… ou non, selon les intentions de sa propriétaire.

Eventail japonais, 1890, vendu par Le Bûcher des Vanités. Diam. 48,5 cm. Décor d’insectes et feuillage en nacre. Monture en bois et ivoire. Estampe japonaise.

En Europe, au XVIIIe siècle, les deux formes d’éventails cohabitent, bien qu’au milieu du siècle, l’éventail plissé gagne la préférence des dames, sans doute pour son côté pliable, donc transportable… et plus mystérieux aussi.
A la fin du XVIIe siècle, la demande est si grande que les éventaillistes se multiplient. Une corporation est alors fondée : celle des maîtres éventaillistes.

Un objet de coquetterie

Au décor plus ou moins chargé, à la monture plus ou moins ajourée, l’éventail reste avant tout un accessoire de mode, qui suit les besoins du vêtement.


Modes entre le XVIIe et le XVIIIe siècle.

En effet, lorsque les robes du XVIIIe siècle sont bouffantes et lourdes, l’éventail se fait discret dans son décor, mais volumineux dans ses dimensions, car le besoin de s’éventer est grand.
Lorsque, au XIXe siècle les robes deviennent plus simples, à la fois dans leur décor et leur coupe, aux étoffes moins épaisses, l’éventail devient plus petit, mais peut se permettre alors plus de fantaisie. Libre aux dames et aux maîtres éventaillistes de regorger de créativité !
Sont fabriqués alors des éventails plissés entièrement en os, en corne ou en écaille, qui disent toujours un peu plus du caractère de leur propriétaire. On parlera de brisés.
En hiver, il s’agit surtout d’un accessoire faisant partie d’une tenue, au même titre qu’un châle ou un chapeau. Aucune dame ne saurait cependant s’en passer, sans craindre de manquer de goût ou de possibilités de s’exprimer, comme on va le voir plus loin.
Enfin, après 1908, la taille des éventails augmente à nouveau. Leurs brins sont d’une délicatesse très recherchée. La gravure ne se fait pas moins belle : raffinée, et parfois incrustée de pierres ou peinte. La majorité des feuilles deviennent sombres, donnant un jeu de translucidité et de transparence par leur finesse et/ou leur dentelle. Tout un jeu de vent, de voile, de dévoilement…

Robe à la française, vers 1760. Digital archives.
Eventail, vers 1820. Ecaille de tortue dorée. H. 17,2 cm.  Digital archives.

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, il devient, toute l’année, un art de courtisane, jouant un rôle dans la séduction. Comprendre ses codes devient primordial, et les maîtriser est essentiel.
On comprend ainsi qu’au début du XIXe siècle, Londres accueille l’Académie de l’art de se servir d’un éventail. En effet, toute une panoplie de codes s’apprend, depuis le XVIIIe siècle, et se complexifie. Savoir ce que signifie la fermeture d’un éventail, son ouverture, la disparition d’un visage derrière cet objet, la direction qu’on lui fait prendre, ouvert ou fermé… tant de manière d’exprimer ses émotions, sentiments, humeurs… et intentions !

Voici quelques exemples :
– Si l’on place son éventail près du coeur, on veut dire “tu as gagné mon amour”.
– Fermer son éventail en se touchant l’oeil droit pose la question : “quand pourrai-je te voir ?”
– On répond à la question “à quelle heure ?”, par le nombre de branches que l’on ouvre.
– Et tant d’autres signes à connaître…
Il s’agit de l’art d’agiter son éventail. Pas toujours facile et instinctif, il faut maintenant l’apprendre, si l’on veut ne pas faire d’erreur d’interprétation auprès de sa belle.

L’évolution des motifs

Concernant les motifs, ceux-ci ont d’abord souvent pour thèmes l’Amour et Cupidon, ou la mythologie.

Ensuite, l’éventail se vulgarise parmi les marchands et la petite bourgeoisie. Apparaissent ainsi des images plus pastorales, illustrant les petites gens, des scènes quotidiennes, des événements de la vie et des faits historiques. Il s’agit de l’une des conséquences du changement de mentalité post-révolution : on n’hésite plus à peindre réaliste depuis. Cela se traduit maintenant dans l’éventail. En effet, ce dernier a tout intérêt, pour plaire à son commanditaire, à adapter son message, donc son image.

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Eventail à deux faces “Vénus et Aurore”. Allemagne. Vers 1760.
Eventail à deux faces “réception chez le seigneur”. France. vers 1840.

Comment et par qui étaient faits les éventails ?

Selon l’éventail, divers corps de métiers étaient sollicités pour prendre part à sa création.
Concernant l’éventail lui-même, les corps étaient hiérarchisés ainsi :
– Les éventaillistes, parisiens pour la plupart, pliaient et montaient les feuilles.
– Les tabletiers, qui réalisaient les montures, travaillaient quant à eux souvent dans l’Oise.
De plus, pour les feuilles, peintres, graveurs, brodeurs, passementiers* ou encore plumassiers** devaient s’accorder. Pour les manches, sculpteurs sur bois ou os, parfois bijoutiers étaient des sous-traitants recherchés.
On voit ainsi des éventails en matériaux très divers : ils peuvent être en os, en nacre, en ivoire, en écaille, plus rarement en cuivre, en argent ou en bois.

Une question mérite d’être posée : les maîtres graveurs, sur os ou autres matériaux, étaient-ils nomades, ou sédentaires ? Travaillaient-ils chez les maîtres éventaillistes selon les commandes, ou accueillaient-ils les éventails dans leur atelier ? En effet, I.N. Oukhanova, s’intéressant à la localisation des graveurs en Russie, concluerait plutôt au nomadisme des graveurs. Il affirme aussi qu’au début du XIXe siècle, Saint-Pétersbourg devint l’un des centres de la gravure sur os. Etaient-ils devenus sédentaires, alors ? 

La notion d’Histoire de l’Art : la gravure et l’éventail

Attardons-nous d’abord sur la feuille de l’éventail. Certains graveurs taille-douciers ont été virtuoses dans l’art de la décorer, comme Jacques Callot (1592 – 1635, Nancy), Wenceslas Hollar (1607 Prague – 1677 Londres) ou Abraham Bosse (vers 1602, Tours – 1676, Paris). La France fait figure de proue durant ces siècles, concernant la mode. La robe la plus portée est effet celle dite « à la française ». Les graveurs français ont donc toute la portée qu’ils souhaitent s’ils s’intéressent au domaine de l’éventail. 

lEventail - jacques Callot gravure mainabraham bosse, jugement de Pâris entre deux médaillons ornés d'amours gravure main

Jacques Callot, L’Eventail, vers 1619. Bataille navale sur l’Arno à Florence (destinée à un écran à main).
Abraham Bosse, Jugement de Pâris entre deux médaillons ornés d’Amours, 1637. Eau-forte. 53 x 27cm.

Les panaches et les brins d’un éventail et ses brins recèlent de parties à ajourer, incruster ou graver : les brins, les bouts, l’épaule, la gorge, ou le panache, la tête. Autant de mots qui font référence, certainement pas par hasard, à l’anatomie humaine !

Je vous laisse ici prendre le temps de découvrir et observer, car l’élégance et le raffinement de ces deux éventails sont rarissimes (cliquez sur les images !). 

eventail de mariage boston gravure main éventail de mariage boston gravure main

Eventail de mariage en ivoire gravée de roses et de lys, 1877. 22.3 cm. Museum of fine arts, Boston.

éventail lincoln fermé gravure main éventail lincoln verso gravure main éventail lincoln gravure mainEventail commémoratif de l’assassinat de Lincoln. 5 scènes de l’assassinat lithographiées, médaillon avec le portrait de Lincoln, extraits de chansons espagnoles, 1865. 9 brins en or plaqué gravés d’aigles mexicains. La Havane, Cuba.

On le voit : ce dernier éventail montre toute l’excellence dont savaient faire preuve les maîtres éventaillistes et les corps de métiers affiliés, et c’est aussi un condensé de gravure.
La gravure, ornementale ou taille-douce, a décidément toute sa place au sein de l’éventail, mettant en valeur chaque matériau dont il constitué, et le statut de la dame qui le porte à la main. 

Conclusion

Grâce à sa forme, à ses matériaux et son décor, l’éventail nous donne les clefs du coeur de sa propriétaire. Celle qui préfère le bois en métal va se tourner vers ce matériau. Celle qui est plus séduite par la gravure que par la peinture se tournera vers un graveur.
De même, le courtisan peut déceler d’autre clefs du caractère ou de l’humeur de sa belle selon les motifs qu’elle aura choisi :  des partitions ? l’Amour ? des scènes pastorales ?
Les codes de l’art d’agiter son éventail peut parfaire ce rébus, si le courtisan est à même de le comprendre. Gare aux maladroits !

L’éventail est un ainsi un objet à soi, pour soi, et pour dire de soi. Ils sont tous uniques et choisis avec soin. Et on le comprend ! Il s’agit de l’objet qu’une dame aura au quotidien, et/ou lors de grandes occasions, qu’elle accordera toujours selon ses tenues, mais aussi selon son humeur.

Avez-vous, chez vous, un objet qui vous est précieux, que vous avez un jour pris le temps choisir, et d’accorder à vos goûts ?
Un objet que vous pouvez contempler ; qui, porté ou non, sera toujours très proche de vous ?
Il peut alors devenir très important, car si nous l’avons bien choisi, cet objet nous permettra toujours de nous rappeler nos valeurs, nos racines, notre essence,… et ne sera décrypté que par ceux qui nous connaissent bien et à qui nous donnons le privilège d’ouvrir totalement notre cœur !

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* Le passementier tisse des galons, franges, rubans en fil, parfois gainés d’or ou d’argent,  destinés à la décoration de la maison ou des vêtements.
** Le plumassier prépare des plumes, fabrique et vend des garnitures qui deviendront accessoires ou éléments de costumes.

SOURCES :

Alexandre F. Tcherviakov, Eventails, éd Parkstone, Bournemouth, Angleterre, 1998.

http://www.collectiana.org/nathalie-rizzoni-les-ecrans-a-main-et-l-eventail-de-blaise-et-babet-1783.html
https://www.drouot.com/lots/2713742
https://gallica.bnf.fr
http://www.proantic.com/magazine/leventail-de-josephine-a-eugenie/
https://www.mfa.org
http://aiguillesetcostumes.forumactif.org/t558-technique-l-eventail-sous-toutes-ses-coutures