L’autoportrait, ou comment faire un choix parmi un fourmillement d’idées ?

Voici venu le mois de la rentrée. Tous, nous retrouvons nos bureaux, ou nos ateliers. Allons ensemble découvrir l’artiste au sein de son atelier, et au cœur de son processus créatif !
Je vous fais découvrir aujourd’hui l’art de l’autoportrait. Pourquoi en réaliser, dans quels contextes, pour qui ?

Au fil de l’Histoire, l’artisan, considéré d’abord comme simple exécutant d’un maître d’œuvre, prend de plus en plus conscience de l’importance de son rôle dans un ouvrage. Au Moyen Age, les signatures d’artisans sont de plus en plus nombreuses. Les architectes signent les cathédrales, les artisans sculpteurs mettent leurs griffes sur leurs différentes productions, en pierre, en bois, en marbre…etc.

L’artiste avec un statut tel que nous le connaissons aujourd’hui apparaît plutôt à l’époque moderne, autour du XVe siècle. La différence majeure entre artiste et artisan est la suivante : l’artisan exécute ce qu’un autre imagine, l’artiste décide de ce qu’il propose. L’un fabrique, l’autre crée. Cependant, la limite est floue, car de nombreux artistes peintres (Goya, Pontormo, Raphaël, Dürer, entre de nombreux autres) ont dépeint les plus grands de leur époque. En effet, le plus haut statut que pouvait avoir un peintre était celui de peintre de cour, auprès du roi et de son entourage.

Les notions d’Histoire de l’Art : les Caprices et le personnage admoniteur

Les artistes se distinguent alors par une production personnelle, innovante et créative : ce qu’on appelle des Caprices. Ce sont des séries de peintures ou de gravures dans lesquelles l’artiste fait preuve d’une grande technicité et, souvent, décline un thème : l’Apocalypse pour Dürer, les sorcières et le clergé chez Goya, ou encore la guerre de Cent Ans pour Jacques Callot.

5 des 16 gravures de l’Apocalypse, réalisées par Albrecht Dürer, entre 1496 et 1498, gravures sur bois :
n°6/16, L’Ouverture des cinquième et sixième sceaux
n°7/16, Les Anges retenant les quatre vents
n°11/16, Le Dragon aux sept têtes
n°12/16, Saint Michel et ses anges combattant le dragon
n°14/16, L’Adoration de l’agneau de Dieu

 

De plus en plus aussi, l’artiste glisse son autoportrait dans ses œuvres : il joue alors souvent le rôle dadmoniteur. C’est-à-dire qu’il indique au spectateur comment lire l’œuvre, et lui permet souvent de s’identifier, donc de prendre part au tableau de manière immersive.
Dans sa Déposition, Pontormo est à droite, et nous regarde sans prendre part à la scène. Il se positionne en tant que spectateur, regardant simplement la scène depuis un autre point de vue que le nôtre. Il nous invite à regarder la scène.

 

 

 

 

 

Jacopo Pontormo, Déposition, 1528. Huile sur bois, 313 × 192 cm, Cappella Capponi, Santa Felicita, Florence.

Le contexte des premiers autoportraits

Les premiers autoportraits en tant que tableaux à part entière font leur apparition au milieu du XVe siècle. Beaucoup d’historiens considèrent comme le premier autoportrait celui de Yan van Eyck, grand peintre flamand.

Un facteur en a certainement aidé l’éclosion : les miroirs deviennent plus nombreux et accessibles, ils sont donc un moyen de s’entraîner à peindre de manière plus simple, et moins chère qu’avec un modèle. Ils permettent aussi à l’artiste de s’observer, en prenant le temps de le faire, en plusieurs fois si nécessaire, de revenir au miroir pour un détail oublié…

L’objectif premier

Car en effet, le plus important pour un artiste est de pouvoir se vendre. Lorsque l’artiste est aguerri à son art, le plus sûr moyen pour cela est de montrer son autoportrait à un commanditaire potentiel. En effet, celui-ci est plus accessible qu’une commande, toujours en cours ou rendue, il peut être d’un format confortable pour le transport, et n’est pas bridé par les contraintes d’une commande. L’artiste peut alors peindre ce qu’il veut, comme il le souhaite, et au format qui lui paraît le plus pertinent. L’autoportrait devient alors un exercice qui dévoile beaucoup de choses : l’âge du peintre au moment de son autoportrait, son environnement, ses idéaux, ses prouesses techniques… et sa personnalité. On découvre sa manière de faire, son atelier parfois, on accède à cet artiste de la manière la plus idéalisée, ou la plus proche possible, tout dépend de ce qu’a voulu faire son auteur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A gauche : Yan van Eyck, L’Homme au turban rouge, 1433. Huile sur panneau, 25.5 × 19 cm, National Gallery de Londres.
A droite : Parmesan, Autoportrait au miroir convexe, v. 1524. Huile sur panneau, 24.4 cm de diamètre (9.6 cm de diamètre intérieur), Kunsthistorisches Museum.

Très simple par sa composition, l’autoportrait de Yan van Eyck n’en est pas moins une prouesse technique.
Voyez-vous comme, malgré les craquelures de l’huile aujourd’hui, la peau du peintre est troublante de réalité ? De plus, le drapé, exercice du peintre et du dessinateur par excellence, est torturé, laissant deviner une activité intellectuelle intense, sans pour autant perdre de sa lisibilité, de son velouté, ou de sa luminosité. Laissant de côté tout détail inutile, jusqu’au vêtement très sobre, il nous donne à voir, presque uniquement d’ailleurs, son talent de portraitiste. Ceci tant pour des visages que pour des vêtements lourds de drapés, comme en portent les nobles à cette époque.
On ne peut que faire confiance à ce peintre pour saisir notre propre portrait.

L’un des autoportraits les plus célèbres est de la main de Parmesan. Il est ici très jeune, et fait preuve d’une grande technique : l’effet du miroir convexe est imité à la perfection, en plus de ses propres traits. Cet effet a aussi comme particularité de mettre en valeur sa tête et son bras de manière simple et très efficace. On n’échappe ni à Parmesan, ni à sa main de noble peintre, car l’œil ne « sort » pas du tableau. De plus, sa main sort d’un drapé ressemblant à un nuage. Elle devient ainsi comme céleste, et Parmesan se pose comme un peintre presque divin, ou en tout cas, il joue avec les notions céleste/terrestre et divin/humain.
Plutôt malin, pour attirer l’attention, n’est-ce pas ?

Conclusion

Dans tous les cas, l’artiste nous révèle qui il est. Nous avons le privilège de voir ses traits et son attitude.
Pour nous, qui avons ainsi accès à l’essence de l’art de chacun de ces artistes ; leur technique, leur façon de voir les choses et d’appréhender le monde qui les entoure ; et donc leurs versions des choses, cela constitue un véritable trésor d’inspiration.

Mettons-nous un instant à la place de ces artistes au moment de commencer leur autoportrait. Si nous devions réaliser le nôtre, comment le ferions-nous ?
En couleur ou en nuances de gris ; en pied ou en buste ; appuyé ou esquissé ; habillé en haillons, dévêtu, ou richement drapé ; dans un atelier, devant un paysage, ou sans décor ; avec quel port de tête ; quel geste de la main… Intégrons-nous les mains, d’ailleurs ? Avec un regard placide, autoritaire, ou mélancolique ; quel regard nous semble le plus représentatif de nous-même ?
Ahaaa… Nous touchons à une question sensible : que voulons-nous que les gens retiennent de nous ? Notre créativité déborde, certes, mais QUOI, dans ce dédale d’idées, est une évidence ?
Pour quelle raison ce choix-là et pas celui-là ? Gageons que cela est très personnel pour chacun de nous. Les parcours, les idéaux, et leurs statuts au moment de réaliser leur autoportrait ont dû beaucoup peser dans le choix des artistes des temps modernes. Il s’agissait pour eux de ne pas perdre bêtement de la matière et du temps, mais d’obéir à un but.
Nous, revenons au mot « évidence ». C’est le bon mot. Cela doit être une évidence d’abord pour nous-même, avant de l’être pour les autres.
Rappelons-nous : à ce moment-là, nous avons un bagage d’inspirations à exploiter. Pour ce moment-là donc, nous n’avons pas à chercher plus loin que le bout de notre nez, mais concentrons-nous : il s’agit de choisir ce qui nous correspond. Ce qui nous parle, nous amuse, nous fait grandir, nous donne des frissons, nous fait sourire, bref, ce qui nous fait du bien. Suivons notre instinct ! Il nous guidera parmi notre flux de créativité. Nous n’avons ainsi plus à avoir peur de nos émotions positives : connectons-nous à elles, qui attirent mille fois plus d’idées qu’une émotion négative ! Laissons-nous atteindre par ce fourmillement : il donne de l’élan à notre vie, nous rend pleinement vivant.

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Sources :
  • Claude Mignot & Daniel Rabreau (dir.), Temps modernes, XVe-XVIIIe siècles, 2011. Ed Flammarion, Paris. 
  • https://www.universalis.fr, Jean-René Gaborit, article : L’art et son objet, l’anonymat dans l’art, la recherche de l’identification
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