Le mystère de Meslakamdug

Ci-dessus : Perruque d’apparat. Ur (Iraq), tombe de Meskalamdug, 2600-2500 avant Jésus-Christ. Or, hauteur 23 cm. Bagdad, musée d’Iraq.

Partons à la découverte d’anciens et lointains horizons. Je vous emmène là où la richesse est teintée de mystère, dans un pays dont l’Histoire est encore mal connue mais ne nous fait pas moins rêver. Je vous emmène au Proche-Orient ancien, à l’époque sumérienne (IIIe millénaire avant J.-C.).

Les “tombes royales”

Nous voici donc sur les traces de l’archéologue Leonard Woolley, 47-49 ans, fouillant sur le site d’Ur – se prononce [Our] -, au sud de l’actuel Irak.
Au pied du ziggourat – temple antique – entre 1927 et 1929, il découvre 1800 tombes, entassées les unes sur les autres. 16 de ces tombes renferment des trésors d’orfèvrerie sumérienne, que l’on peut comparer, en technicité et en préciosité, à la tombe du pharaon Toutankhamon. Ces tombes ont donc été naturellement appelées « tombes royales » par Leonard Woolley.  

Deux tombes en particulier nous donnent une idée de la richesse sumérienne.
La “chambre du roi”, qui abrite le corps de 59 serviteurs ou courtisans, 19 corps de suivantes musiciennes, certainement drogués pour suivre dans l’au-delà leur maître, et 2 chariots à boeufs en ruine.
Avec, aussi, ce que Leonard nomme la “chambre de la reine Shubad”, en réalité du nom de Pû-Abi, dont le nom est inscrit sur un cylindre de lapis lazuli. Elle a à ses côtés 5 soldats et 2 femmes de cour, ainsi qu’un chariot à boeufs. 

Près de la reine d’une part, et du roi d’autre part, ont été déposés des bijoux, des vases d’or et d’argent, une harpe, un tablier de jeu… et plus de 250 objets divers ! 

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Ruines d’Ur
Coiffe de la reine Pû-Abi, tombe de la reine, IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Or ciselé. British museum.
Lyre, tombe de la reine,  IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Bois, or, lapis lazuli, pierre calcaire rouge et coquillage. hauteur : 1,20 m. Bagdad, musée d’Iraq.
Etendard d’Ur, tombe du roi, IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Coffre de bois, 21.7 x 50 cm. Mosaïque de nacre et de calcaire rouge, sur fond de lapis lazuli. British museum.

Une tombe extra-ordinaire

Ce faste laisse pensif. Juste à côté, sur le même champ de fouilles, se trouve une autre tombe, plus ordinaire… mais plus mystérieuse aussi ! 

Rectangulaire, elle renferme un cercueil en bois, lui aussi rectangulaire et d’une étonnante simplicité, habité d’un corps, avec quelques poignards en or, des centaines de perles d’or et de lapis-lazuli, un casque en or imitant une perruque, ainsi qu’une sorte de lampe en forme de coquille, et des bols en cuivre et en or. Un nom apparaît sur ces bols : Meslakamdug.

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Perruque d’apparat, vues de profil et de dos. Ur (Iraq), tombe de Meskalamdug, époque protodynastique IIIA, 2600-2500 avant Jésus-Christ. Or, hauteur 23 cm. Bagdad, musée d’Iraq.
Poignard et fourreau. Ur (Iraq), “tombes royales”, époque protodynastique IIIA, 2600 – 2500 avant Jésus-Christ. Or. longueur 37cm. Bagdad, musée d’Iraq.

Un casque ciselé

On retient de cette tombe le casque en or. Prenons le temps de comprendre comment il a été réalisé. Il n’est pas gravé, mais ciselé. En effet, en gravure, on crée des sillons par enlèvement de matière, de métal. La ciselure, elle, crée des sillons ou des volumes, en repoussant la matière. Elle n’enlève pas de matière.
Les graveurs ont des burins, les ciseleurs ont des ciselets. Nous travaillons sans marteau, tandis que les ciseleurs ne sauraient travailler sans lui !

C’est ainsi que l’on peut voir, d’un côté de l’objet, des reliefs en « positif », et, lorsqu’on le retourne, ces mêmes reliefs en « négatif ».
Voyez-vous comme la vue de profil ci-dessus permet de voir, à l’intérieur du casque de Meslakamdug, les cheveux formant des creux, alors qu’ils forment des reliefs à l’extérieur ?
(Cliquez sur l’image ci-dessus pour la voir en grand format)

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Ciselure d’un motif
Ciselure d’un repoussé
Outils du ciseleur : marteau de ciseleur et ciselets

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Gravure d’un rond de serviette en argent
Florence ADAM
Outils du graveur : burins

Meslakamdug, citoyen d’Ur

Ce casque et sa préciosité intriguent. Ils sont à l’origine de nombreuses questions :
Qui est le possesseur de ce casque ? Certainement un notable, ou peut-être un roi enterré plus modestement que les autres. Pourquoi, d’ailleurs ?
Ce nom, Meslakamdug, est-ce le sien ? Pourquoi aurait-il eu besoin d’un casque – en or ! – imitant une perruque ?

Prenons alors un peu de recul, pour pouvoir comprendre. Quel est le contexte dans lequel ce casque-perruque a-t-il pu être réalisé ?

Entre 4500 et 2000 ans avant notre ère, à l’âge du cuivre, une nouvelle société se met en place : on enterre nos morts dans des cimetières, et les villages se hiérarchisent en réseau.
Entre 3500 et 2400 avant Jésus-Christ, à l’âge du bronze, les fouilles archéologiques témoignent cette fois d’une véritable urbanisation. Les centres nerveux d’une région sont alors ce que l’on appelle des Cités-Etats. Il s’agit d’entités politiques centrées sur une ville, et non plus sur un terrain ou une région agricole. L’homme citadin opère un changement notoire : il rompt avec la nature, se faufilant dans les différents quartiers, divers mais organisés, de sa Cité-Etat.

L’écriture apparaît, dont les scribes se font les spécialistes. La richesse de ces Cités-Etats indépendantes repose essentiellement sur l’agriculture irriguée, et sur l’élevage de bovins et d’ovins. Un artisanat développé travaille le métal, les pierres précieuses et le textile.  

On voit qu’au fur et à mesure de la maîtrise des outils, les objets en métal et leurs décors se complexifient. Les outils et le savoir-faire qu’ils supposent – le cuivre fond à 1083°C – nous fait comprendre que certaines personnes en ont fait leur métier.
Ainsi, on peut imaginer que c’est à cette époque, au Proche-Orient, qu’une élite sociale met à son service des fabricants de statue, des orfèvres, et autres corps de métier à même de lui fournir des objets ; parures, sceptres, couronnes ; dont le seul but est de souligner son importance au sein du peuple. Ceci peut être confirmé par certaines habitations dans la ville qui se démarquent par leur architecture.

Cette élite n’est pas nouvelle. Les chefferies, en effet, existent depuis le VIIIe millénaire avant notre ère, organisées selon les règles d’un chef ou d’un aîné, et deviendront des dynasties une fois ce pouvoir transmis de père en fils. 

carte-tablettes-cunéiformes

Carte localisant les sites archéologiques qui ont livré le plus de tablettes cunéiformes (en particulier ceux en capitales) et quelques uns des sites périphériques où des textes cunéiformes ont été trouvés, illustrant l’extension de l’utilisation du cunéiforme.

La notion d’Histoire de l’Art : l’art sumérien

statue-Ebih-Il-calcaire-gravé-2Comment l’élite sociale se démarque-t-elle ?
L’art sumérien du IIIe millénaire avant J.-C. est essentiellement un art citadin. Les décors sont riches, et souvent en relief* et ronde-bosse**. Les scènes sont difficiles à interpréter, mais ne laissent pas de doute sur le fait que ce ne sont que rarement des villageois qui sont représentés.
On voit, grâce à ces décors, que les hommes sont habillés d’une jupe, unie ou ornée d’une frange et de languettes. Le kaunakès, jupe constituée de toisons de laine de chèvre ou de mouton que l’on voit ci-contre, laisse penser qu’il s’agit d’un vêtement d’apparat, car il convient très mal aux températures très chaudes comme très froides (le torse est nu) de la Mésopotamie ancienne. Dans l’iconographie, les rois ne se différencient pas de leurs sujets, sauf par leur chignon postiche. 

Statue de l’intendant Ebih-Il. Mari (Syrie), temple d’Ishtar, v. 2400 avant Jésus-Christ. Albâtre, yeux incrustés de coquillage et de lapis-lazuli, h : 52.5 cm. Paris, Louvre.

 

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Tête de roi (Sargon ?). Ninive (Iraq), époque d’Akkad, 2350-220 avant Jésus-Christ. Bronze, h : 36 cm. Bagdad, musée d’Iraq.
Stèle aux vautours, Tello (ancienne Girsu, Iraq), époque protodynastique III, v. 2450 avant Jésus-Christ. Calcaire, hauteur : 1,70 m. Paris, Louvre.

On peut ainsi voir Sargon, chef de la ville d’Akkad, comme précurseur de cette coiffure, le premier sur les motifs et images retrouvés, à relever ses cheveux en chignon. Eannatum, quant à lui, se distingue de son armée sur la stèle des Vautours par cette même coiffure, que l’on distingue bien comme étant un casque.  

Cela ne fait plus aucun doute : ce fameux chignon à l’arrière du casque-perruque de la tombe de Meslakamdug est signe de pouvoir.

Pourtant, un mystère demeure. En effet, en rassemblant les registres que les scribes ont scrupuleusement remplis, témoignant des dynasties successives, un arbre généalogique se dessine. On peut dérouler les noms de ceux qui se faisaient appeler ensi (chef), ou lugal (roi). Malheureusement, Meslakamdug est absent de ces registres.

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Arbres généalogiques reconstitués des rois sumériens.

Théories à propos de Meslakamdug

Intriguant, tout de même, que quelqu’un soit enterré avec autant de richesses, sans avoir laissé son nom dans l’Histoire ?

Il faut là prendre des précautions, et accepter qu’il nous manque des éléments pour tout reconstituer.
En effet, tout d’abord, l’arbre généalogique des rois du Proche-Orient ancien (Kings of Kish sur l’image de gauche) reste encore incomplet, et parfois hermétique.
Certains supposent que Meslakamdug est peut-être le nom du grand-père du corps enterré, d’autres émettent l’idée qu’il a peut-être été ensi (chef), puis lugal (roi), ce qui expliquerait son absence des registres dynastiques. 

Conclusion

Mais n’est-ce pas ce qui nous permet de rêver ? Ne pas tout savoir, et ainsi pouvoir imaginer milles et unes théories, se laisser porter par la beauté de ce que l’on trouve…
Posons-nous la question : si l’on savait tout, plus rien ne serait mystérieux, plus rien ne nous intriguerait, si ? 

Les chambres du roi et de la reine sont vite comprises, vite sues, vite absorbées. Comparables, elles sont presque anticipées, au risque de faire des amalgames lors des interprétations. La tombe de Meslakamdug, en revanche, garde tout son mystère. Surprise : c’est elle que l’on retient, malgré son faste moindre.

Elle nous enseigne :
que ce qui est différent n’en est pas moins respectable,
que ce que nous ne comprenons pas peut être admirable,
que ce qui est fastueux et unique a le droit d’exister.
A l’inverse, la modestie peut cacher un certain pouvoir…

Comprendre notre monde est essentiel, mais à quel point avons-nous besoin de fouiller, de connaître, de savoir par cœur, de multiplier, de trouver banal, de ne plus savourer… de ne plus respecter ?

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*relief : en art, on distingue les ensembles de sculptures ou de gravures en deux parties.
– Le bas-relief, qui creuse les sujets jusqu’à la moitié de leur profondeur.
– Le haut-relief, qui creuse les sujets jusqu’à plus de la moitié de leur profondeur. Ainsi, cette technique ne détache pas ses sujets du fond, mais les rend plus indépendants.
**ronde-bosse : sculpture en trois dimensions, attachée à un socle. 

Sources

Alain Schnapp, Préhistoire et Antiquité, Des origines de l’humanité au monde classique, 2011. éd Flammarion. http://www.halexandria.org/dward915.htm
sumerianshakespeare.com
www.wikipedia.org

images :
sumerianshakespeare.com
fotolibra.com
https://www.realmofhistory.com
http://films.louvre.fr/
la revue de Téhéran

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