L’Humanité dans l’orfèvrerie médiévale.

Petite note : je tiens à préciser que cet article est rédigé, d’une part, sans aucun but d’évangélisation, et d’autre part, sans arrière-pensée négative ou positive, et ce à propos de toutes les religions.

Parlons aujourd’hui de gravure médiévale. L’art au Moyen Age étant très religieux, j’ai pris le parti d’en parler de manière franche et immersive, avec un objet qui a servi au culte chrétien : le calice offert par Tassilon II à l’abbaye de Kremmsmünster vers 780.

Ce calice est en cuivre doré et nielle. Sa coupe figure le Christ bénissant entouré des 4 Évangélistes sur sa partie supérieure. Son pied porte d’autres saints, intercesseurs et propagateurs. Ces personnages sont entourés de rinceaux, et de divers motifs géométriques.

Calice de Tassilon II, 768-788, Cuivre doré et nielle. Kremmsmünster, trésor de l’abbaye. 

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un calice ?

Le calice est un objet qui sert à célébrer l’eucharistie, c’est-à-dire à la communion des chrétiens, lors d’une messe. Ce rituel fait écho à un passage de la Bible : la Cène. Il s’agit du dernier repas du Christ avec ses apôtres, lors duquel il rompt le pain, et change l’eau en vin, en leur disant : “Ceci est mon corps, ceci est mon sang”. Ainsi, de même que Dieu a donné le pain et le vin à ses apôtres, l’eucharistie est une nourriture donnée par Dieu aux hommes afin qu’ils vivent de Lui, de sa lumière divine.

Lors d’une messe chrétienne, le prêtre met tout d’abord du vin (sang du Christ) dans le calice, puis rompt une grande hostie (sorte de pain en forme de disque, représentant le corps du Christ). Il distribue les morceaux à ses diacres, et distribue de petites hosties aux fidèles, prolongements de la grande hostie, puis mange son morceau et boit le vin, préalablement béni, du calice.
Ainsi, les fidèles en état de grâce, qui n’ont pas péché gravement, ont communié : ils ont pu s’unir à l’action de grâce du Christ, qui s’offre à son Père (Dieu) pour le salut du monde, avec la force de l’Esprit Saint. Ils se sont ainsi rendus plus proche à la fois du Christ ressuscité, et de l’Humanité toute entière.

Dans le cas du calice de Tassilon II, ceci est à nuancer. En effet, on ne sait pas si les calices servaient à cela au VIIIe siècle, car, selon certains historiens, le rite de l’eucharistie tel que nous le connaissons aujourd’hui serait apparu au cours du XIIIe siècle.


Anonyme 1043-1046. San Lorenzo de El Escoria Espagne, Colecciones del Real Monasterio, Biblioteca. Real Codex Vitrinas 17, 153 ; miniature évangéliaire d’Henri III. 

Un calice en cadeau

Cependant, il y a de fortes chances qu’il ait eu cette fonction, car ce calice a été offert à l’abbaye de Kremsmünster (Autriche), avant 788, par le duc de Bavière, Tassilon II, et son épouse Liutpirc, fille de Didier, roi des Lombards. En effet, au Moyen Age, l’Eglise se finance en monnayant ses prières. Les offrandes et cadeaux des fidèles leur assurent ainsi une place au Paradis, car les religieux prieront particulièrement pour eux.
Ce calice a donc certainement participé aux rites et messes de l’abbaye, peut-être même quotidiennement.

A cette époque, on croit beaucoup à la résurrection après la mort. C’est d’ailleurs pour préserver leurs corps que les chrétiens enterrent leurs morts dans des cercueils. En effet, les fidèles attendent le Salut (de leur âme). Ce jour-là, les morts se réveilleront dans leur corps, et seront soumis au Jugement Dernier : toutes les âmes seront pesées par saint Michel. Les âmes légères, fidèles, bienveillantes et croyantes, iront au Paradis pour l’éternité. En revanche, les pécheurs, lourds de divers vices, seront bannis en Enfer, eux aussi pour l’éternité, et souffriront par le biais de leur corps.

On comprend alors que ce cadeau soit particulièrement riche ! Il assure au duc et à la duchesse de Bavière de cette époque une place encore plus sûre au Paradis. Même noble, personne n’est assez sûr de soi pour pouvoir affirmer que son âme irait au Paradis. Chacun, peu importe sa classe sociale, offre donc à l’Eglise le meilleur de ses biens.


Cour de l’abbaye de Kremsmünster, Aut
riche, fondée en 777.
Saint-Michel, trésor de saint-Marc, XIe siècle. 

Le décor de ce calice, en technique.

Regardons ce calice de plus près : comment son décor a-t-il été réalisé ?
Enracinée dans une tradition ininterrompue, l’orfèvrerie de la fin du VIIIe et du IXe s’apparente à celle de l’époque mérovingienne (entre la fin du Ve siècle et le milieu du VIIIe siècle, au temps des premiers rois francs). En effet, les motifs sont souvent des cœurs, des triscèles, des feuillages, ou des triangles, et trois caractéristiques techniques nous permettent de confirmer cette tradition :
-les filigranes, décors faits de fils de métal formés puis soudés sur le support,
-les décors niellés, que l’on va aborder juste après,
-les bâtes “en gouttières”, sertissant les pierres précieuses : ce sont des gouttières enclavant les pierres, visibles sur le calice du Trésor de Gourdon ci-dessous, ici en forme de cœurs et de fleurs.

Calice de Tassilon II, 768-788, entouré de :
(à gauche) Calice duTrésor de Gourdon, (Saône-et-Loire). Or, turquoise et grenats, fin du Ve-début du VIe siècle.
(à droite) Patène* du Trésor de Gourdon, (Saône-et-Loire). Or, grenats et malachite, fin du Ve-début du VIe siècle.

Le calice de Tassilon II est l’une des premières coupes présentant des personnages en buste encadrés par des motifs ornementaux : sa haute coupe, à la forme renflée caractéristique de la période, est scandée de médaillons niellés représentant le Christ bénissant et les évangélistes en buste.
Son décor fusionne deux influences. D’une part, les entrelacs et les animaux fantastiques font penser aux décors de Northumbrie (au nord de l’Angleterre actuelle), aux origines celtes. D’autre part, les bustes rappellent les enluminures de l’art de Lombardie (Italie).
A la cour des ducs de Bavière (en Allemagne actuelle), on raffole de cet art lombard, région dont est originaire la duchesse Liutpirc. Ces dernières présentent les mêmes postures, ainsi qu’une ligne et une complexité de dessin similaires au calice de Tassilon II.

  

(à gauche) Fibule circulaire. VIIe siècle. Bronze, grenats, or, argent et verre. Diamètre : 6,1 cm. Grand Palais (musée d’Archéologie nationale) / Gérard Blot.
(à droite) Enluminure de l’abbaye d’Uta de Niedermünster (1002-1025). 

La notion d’Histoire de l’Art : le nielle

Le nielle est un mélange à base de soufre, de cuivre et de plomb, utilisé pour noircir les gravures jusqu’au XXe siècle. Ce mélange doit être appliqué dans les sillons du support gravé, puis chauffé à très haute température, et poncé pour enlever les débordements. Le nielle ne s’appliquait donc que sur des métaux dits natifs, type or, argent ou cuivre, et non des alliages, supportant ainsi des températures de chauffe plus élevées. Le nielle n’est plus utilisée aujourd’hui, car le plomb a été évité voire interdit, suite à plusieurs scandales sanitaires. En effet, le plomb donne le saturnisme lorsque l’on en ingère trop.

(à gauche) Broche Fuller, fin du IXe siècle. Argent martelé et niellé, diamètre de 11,4 cm.
(à droite) Bagues du roi Ethelwulf et sa fille Ethelswith, début du IXe siècle après J.-C., British museum, . Or niellé. 

Le décor : le Christ et les 4 Evangélistes

Le décor du calice de Tassilon II représente le Christ bénissant, ainsi que les 4 Evangélistes. Ces derniers sont nommés ainsi car ils ont participé à l’écriture des évangiles, de la Bible, pendant le Ier siècle.

En outre, il faut savoir qu’à la fin de l’Empire romain, l’empereur Constantin a autorisé le culte chrétien. Cet Empire a été ensuite divisé en deux : l’Empire romain d’Occident, et l’Empire romain d’Orient.
Plus tard, au Moyen Age, dans ce qui est devenu l’Empire Byzantin, les chrétiens associent les évangélistes à la figure du tétramorphe, comme le raconte le prophète Ezéchiel :
“Et je vis, et voici qu’un tourbillon de vent venait de l’aquilon, et une grosse nuée, et un globe de feu, et une lumière qui éclatait tout autour ; et au milieu, c’est-à-dire au milieu du feu, il y avait une espèce de métal brillant.
Et au milieu de ce feu apparaissaient quatre animaux, dont l’aspect avait la ressemblance de l’homme.
Chacun d’eux avait quatre faces, et chacun quatre ailes.
Leurs pieds étaient droits, et la plante de leurs pieds était comme la plante du pied d’un veau, et ils étincelaient comme l’airain incandescent.
Il y avait des mains d’hommes sous leurs ailes aux quatre côtés, et ils avaient aux quatre côtés des faces et des ailes.
Les ailes de l’un étaient jointes à celles de l’autre; ils ne se tournaient pas en marchant, mais chacun d’eux allait devant soi.
Quant à l’apparence de leurs visages, ils avaient tous les quatre une face d’homme, une face de lion à leur droite, et une face de boeuf à leur gauche, et une face d’aigle au-dessus d’eux quatre.”
(Ezéchiel, Ez 1 ; 4-10)

Plus tard, les pères fondateurs de l’Eglise occidentale les ont personnifiés, et appelés les quatre Évangélistes. En détails, qui sont-ils ?

Enluminures de l’évangéliaire de Godescalc, ou de Charlemagne, (781-783), BnF.
Saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, le Christ bénissant. 

Saint Jean était devenu le disciple “favori”de Jésus. Ayant ainsi atteint les sommets de la doctrine comme l’aigle atteint le sommet des montagnes, on lui attribue l’aigle royal. Il est représenté toujours imberbe, voire même efféminé. Auteur de l’Apocalypse, il est à l’origine de l’école johannique.

Saint Luc fut un juif hellénisé et homme cultivé, médecin. Il a écrit l’évangile du Nouveau Testament et l’Acte des Apôtres. Crucifié à 84 ans, son évangile parle de Zacharie, prêtre sacrificateur. C’est pourquoi il est représenté par le taureau, animal sacrificiel par excellence. Il est le patron des médecins, et des artistes et sculpteurs.

Saint Marc, nommé Jean de naissance, surnommé Marc par les romains, fut le disciple de Saint Pierre, et a suivi une partie des péripéties de Saint Paul et Saint Barnabé. Né à Cyrène, en Lybie, il finira sa vie en Palestine suite à son martyr : traîné comme un boeuf par une corde pour descendre la via de Bucoles (rue des boeufs). Attention à ne pas le confondre avec saint Luc ! Il a pour symbole le lion ailé, car, dès les premières lignes de son récit, il évoque “la voix qui crie dans le désert”, associée au rugissement du lion.

Enfin, nous avons très peu d’informations sur la vie de saint Matthieu. Percepteur d’impôts mal vu des juifs, il est mort en traître, car agent de l’occupant romain. Il a cependant rédigé la vie et l’enseignement de Jésus, et fait partie des annonceurs de la Bonne Nouvelle. C’est pourquoi il est représenté par un homme ailé, en référence aux vies de Jésus et Joseph.

Leur auréole représente leur sainteté, bien sûr, et leurs ailes représentent la voix du Seigneur dans toute sa puissance et sa force, ou l’élévation spirituelle. Ils sont les quatre vivants de l’Apocalypse décrite par saint Jean, tandis que, toujours selon saint Jean, l’Humanité a péri.
Il est très fréquent que, tout comme ces quatre Évangélistes, les croyances soient transformées. En effet, nos ancêtres se transmettaient les mœurs et histoires, donc les croyances, oralement. Il faudra attendre la vulgarisation du livre, au XVe siècle, pour que celles-ci deviennent un peu plus définitives. Cette transmission orale explique les nombreux points communs des différents contes, et religions.

Conclusion

Le calice de Tassilon II, non-seulement par sa fonction eucharistique, mais aussi par son décor, évoque de manière très claire la communion, ou l’union (croyante ou non), grâce à l’harmonie de différentes influences mélangées. En tant que l’un des premiers calices à médaillons figurant des personnages, il évoque aussi l’Humanité, qui est ici, si l’on est croyant, protégée par les quatre Évangélistes et le Christ bénissant. Il appelle ainsi le meilleur en nous : l’unité.

Chacun regarde le Monde de manière unique, et cela se retranscrit dans toutes les créations dont nous sommes capables (dessin, pâte à modeler, poterie, peinture, littérature, poésie…).
Puis lorsqu’on lève la tête, et que l’on regarde autour de nous, que se passe-t-il ?… Très souvent, on trouve ce qu’a fait l’autre beaucoup plus joli.
Pourquoi ? Parce-que nous connaissons nos propre défauts, et nous ne nous aimons pas beaucoup. Or, la jalousie naît de notre manque de confiance en nous, la méfiance naît de l’ignorance…. tandis que la tolérance naît de la clémence que nous avons pour nous-mêmes.

Dans un monde où les guerres ne devraient plus exister, il est très important de se rappeler que les différentes histoires et religions ont peut-être, certainement, toutes la même racine, à l’instar du tétramorphe transformé en 4 personnes distinctes et unies.
Surtout, il est très important de se rappeler que, comme chacun a un vécu différent, chacun a sa propre vision du monde. Et que les histoires et croyances, ou visions du monde qui nous entoure, sont tout autant valables les unes que les autres, y compris celles qui, encore plus tolérantes et bienveillantes que les autres, mélangent plusieurs influences et en font quelque chose de nouveau, d’harmonieux… et donc de sacré ! 

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*Patène : petite assiette, généralement en métal doré, sur laquelle repose le pain (l’hostie principale) qui va être consacré par le prêtre au moment de la consécration, lors d’une cérémonie eucharistique.

Sources :
Christian Heck (dir.), Moyen Age : Chrétienté et Islam, 2010. Ed Flammarion.
Anne-Orange Poilpré, Maiestas Domini : une image de l’Eglise en Occident, Ve-IXe siècle, Paris, 2005.
www.eglise.catholique.fr
www.gallica.bnf.fr : http://expositions.bnf.fr/carolingiens/grand/008_1.htm
Réunion des musées nationaux (RMN), image du Grand Palais.