L’art de s’émerveiller avec André-Charles Boulle

Voici venue la fin de l’hiver. Je ne sais pas vous, mais de mon côté, j’ai l’énergie dans les chaussettes. J’ai besoin d’un retour aux sources, en même temps que de rêver. De me rassembler, pour trouver l’énergie de rebondir et m’émerveiller du monde alentour.

Quelles sont donc mes propres ressources qui peuvent me faire rêver ? Je pense alors forcément à l’Ecole Boulle. Cette école qui m’a formée à mon métier de graveur d’ornements, et qui m’a accueillie à un moment charnière de ma vie : entre mon adolescence et ma vie adulte, entre le moule du lycée général et le façonnage de ma personnalité d’artiste.

Oui, d’accord… Et quelque chose qui fait encore plus rêver, est-ce possible ?

Oui ! En tout cas pour moi, un type de gravure en particulier me fera toujours rêver. Est-ce parce-qu’elle se lie au bois ? Est-ce pour sa finesse ? Est-ce pour l’histoire particulière de son créateur ? Est-ce parce-qu’elle évoquera toujours mon lien avec ce grand artisan ? Peut-être bien pour tout cela.
Je veux parler de la marqueterie* Boulle, qui sera toujours à mes yeux synonyme d’excellence, et d’alliances : entre harmonie et contraste, entre bois, écaille de tortue et métal, entre marqueterie et gravure.

Ce sera donc le sujet de cet article, je vous invite ainsi à vous émerveiller avec moi ! (Cliquez sur les images pour les voir plus grandes)

André-Charles Boulle

Tout d’abord, revenons aux fondamentaux : qui est André-Charles Boulle ?
Il a vécu entre 1642 et 1732, et est, d’après les recherches historiques de Charles Asselineau, certainement le petit-fils, à la fois de Pierre Boulle, ébéniste de Louis XIII (voire de Henri IV), et de Jacques Bunel, peintre de Henri IV.
Ce n’est pas son arbre généalogique prestigieux qui va l’aider à faire reconnaître son travail. A la fois peintre, doreur, menuisier, et ébéniste, il est remarqué par sa capacité à créer de nouveaux motifs, tout à fait au goût de la cour. Sa marqueterie innovante et les bronzes de ses meubles aux formes élégantes et ingénieuses lui permettent, dès ses trente ans, de devenir « Ebéniste ordinaire du roi » Louis XIV. Il fera ainsi de multiples meubles pour tous les grands personnages de cette époque.

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Sa marqueterie

Son travail se fait donc remarquer par ses ornements, mais aussi par son aspect technique. En effet, il a révolutionné la marqueterie* de marbre florentine du début du XVIe siècle, en découpant simultanément des pièces de métal et de bois, avec un angle de 45°. Ce principe demande une précision de découpe exceptionnelle, et une scie très fine, mais il lui permet ainsi de n’avoir que très peu de chutes. Un meuble aura alors un motif en métal sur fond de bois : la partie. Sa contre-partie aura le même motif en bois, sur fond de métal.

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Table du camerino, scde moitié du XVIe siècle. Marqueterie de marbre, Palais Farnese.
Méthode Boulle par Xavier Dyèvre, meilleur ouvrier de France à Versailles : découpe, partie et contre-partie.

Dans quel contexte ont été réalisés ces meubles ?

La notion d’Histoire de l’Art : le style Louis XIV

Louis XIV nous fascine encore par sa pratique et son goût pour tous les Arts. Danseurs, musiciens, artisans, comédiens… Nombreux sont ceux qui ont pu s’épanouir grâce à son mécénat. A bien des égards, son règne n’est pas exemplaire, mais son goût pour les arts pendant un règne particulièrement long (de 1643 à 1715) permet encore aujourd’hui à la France de rayonner à l’étranger. Il aura compris une chose : une civilisation ne perdure pas dans les mémoires par ses conquêtes, mais grâce à sa Culture.

Bien sûr, un style lui est associé, un peu plus court que son règne : de 1661 à 1710 environ. Ce style reprend le goût du monarque, en s’inspirant des modèles de la Rome antique, qui rappelle à tous la grandeur de ses empereurs.

Concernant les formes, les pieds en gaine ou en console s’éloignent des canons de l’architecture : ce style a des formes qui lui sont propres. Une entretoise solidifie le piétement : 4 bras partent du centre vers les pieds du meuble.
Quant au décor, il s’allège par rapport au style Louis XIII : on « canalise » la fantaisie, en privilégiant la majesté et l’unité. Les détails s’inscrivent ainsi dans des ensembles, sans devenir prépondérants ou débordants. Parmi ces détails, on retrouve des feuilles d’eau et d’acanthes, des fonds quadrillés à fleurettes, des coquilles, des palmettes, des fleurons, des lambrequins, des mascarons, et quelques attributs guerriers.

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Images tirées du livre de A. Aussel & Ch. Barjonet, Etude des styles de mobilier, 2009. éd Dunod.

Pour reconnaître un meuble fait de la main d’André-Charles Boulle, on peut donc s’appuyer sur diverses caractéristiques esthétiques et matérielles :
– La reprise d’un même ornement au sein de différentes compositions,
– Les détails extrêmement recherchés, sans tomber dans la surcharge…
– … et assortis avec les mascarons et bas-reliefs du meuble…
– Le tout est en général inspiré de l’art antique.
– Les matières utilisées étaient l’ébène de sapin, de chêne, de noyer, provenant souvent de Norvège, le laiton, l’étain, le galuchat** et la corne.

Tout est fait pour viser l’excellence : les matières premières rares et chères, tout comme comme la suggestion de grandeur et de richesse calculée dans les ornements.

La gravure intervient une fois que tout est assemblé. Il faut alors ajouter le surlignage des volutes, les ombres aux feuillages, graver les visages, les vêtements, les fleurs, les vases… et tout ce qui sera nécessaire à la compréhension du motif.

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Commode pour la chambre de Louis XIV, 1708-1709. Bâti de résineux, placage d’ébène, marqueterie de partie, d’écaille et de laiton, bronze ciselé et doré, marbre griotte, 87 x 130,5 x 65,5 cm. Château de Versailles.
Paire de commodes, vers 1700. En marqueterie de partie et contrepartie, d’écaille et de laiton à décor d’animaux stylisés, bronze ciselé et doré. 83 x 121 x 60 cm.

Quelle évolution pour la marqueterie Boulle ?

André-Charles Boulle est mort le 29 février 1732. Avant cela, il a publié des ouvrages, qui permirent plus tard d’imiter cette technique. La marqueterie Boulle a donc suivi l’évolution des styles de mobilier : du style régence à Napoléon III.

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Commode marquée F.L (pour François Lieutaud), style Régence. En marqueterie Boulle de contre-partie. Galerie François Léage, Paris.
Bureau en marqueterie Boulle, v. 1760, style Louis XV. En marqueterie Boulle de partie. Jean-Luc Ferrand Antiquités, Saint-Ouen.
Meuble d’appui, style Empire. Antiquités Biau, Nîmes.
Encrier de bureau, style Napoléon III. Antiquités Biau, Nîmes.

Aujourd’hui, des meubles Boulle se fabriquent encore dans certains ateliers. J’en grave moi-même de temps en temps, que ce soit pour de la restauration ou de nouvelles créations.

Techniquement, tout s’est fait, et se fait encore, malheureusement : la colle de peau de lapin originale peut être oubliée pour de la colle polyuréthane, le galuchat** est parfois remplacé par de la résine, l’ébène par du poirier noirci. André-Charles Boulle ne vernissait pas ses meubles. Le vernis au tampon, apposé sur les meubles par les successeurs de A-C Boulle, est aujourd’hui parfois remplacé par des vernis beaucoup plus toxiques et nocifs à la fois pour le meuble et pour l’humain. La gravure, quant à elle, peut être simulée par « rayure », ou à l’encre de chine, quand elle n’est pas tout à fait absente.

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découpe-gravure-meuble-boulle-oiseau Restaurations de pièces à découper et à graver par mes soins.

Conclusion

Quelle chance nous avons, de pouvoir encore admirer ces meubles, qui ont demandé une patience infinie, autant pour leur créateur lors de la réalisation, que pour leurs commanditaires  !
Cette excellence, tant technique qu’esthétique, nous fait tous encore rêver.

Une marqueterie si fine, qui ne nous laisse pas percevoir les étapes de sa fabrication, et qui épouse parfaitement le galbe du meuble sur lequel elle est posée, est tout simplement un mystère.

Les matières rares et vivantes, vibrantes, la juste harmonie d’espace entre le métal et le bois ou l’écaille, nous font réaliser l’unicité des choses, alors qu’aujourd’hui la fabrication en série règne.

L’ornement en lui-même nous fait partir ailleurs, son dessin aux nombreuses courbes et détours nous invite à rêver de l’époque fastueuse de Louis XIV, mais aussi de l’ère antique et impériale. Perroquets, figures, fleurs, ou simplement motifs géométriques ne nous lassent pas. Ils sont trop fins et trop nombreux pour que l’on se souvienne de leurs moindres détails.

Aujourd’hui, c’est donc la marqueterie Boulle qui m’a rassemblée et qui m’a permis de m’émerveiller. Pour chacun de nous, cela dépend de notre histoire, et de nos aspirations. A-C Boulle et Louis XIV ont été chercher loin d’eux-mêmes, dans la Rome antique, alors qu’aujourd’hui, tous deux et leur époque sont admirés.

A-t-on besoin d’aller puiser de la beauté si loin ? Qu’est-ce qui nous fait vibrer, rêver ? Quelle beauté nous inspire ? Avec quel émerveillement découvre-t-on le monde qui nous entoure ?
Chaque époque a sa partie d’ombre comme sa partie de lumière. A nous de chercher, et de trouver ce qui est lumineux maintenant autour de nous. Cette lumière, présente, sera ainsi d’autant plus authentique, réelle, et donc apaisante… et merveilleuse !

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* art de découper des pièces de plaquage pour assembler un motif. Elle peut être collée sur un ouvrage d’ébénisterie (meuble), ou former ainsi un tableau.
** écaille de tortue.

Sources :

A. Aussel & Ch. Barjonet, Etude des styles de mobilier, 2009. éd Dunod.
Claude Mignot & Daniel Rabreau (dir.), Temps modernes, XVe-XVIIIe siècles, 2011. Ed Flammarion, Paris.
Charles Asselineau, André Boulle, ébéniste de Louis XIV, 1872. Bibliothèque municipale de Lisieux.
http://www.bmlisieux.com/litterature/asselineau/boulle.htm

Images :
http://lebot-restaurationmobilier.fr
http://www.blog.xavierdyevre.fr
http://www.christies.com
http://marqueterieboulle.blogspot.fr
https://www.proantic.com

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