Quand la peinture s’inspire de la gravure…

J’aime beaucoup l’idée que la gravure puisse inspirer la peinture, l’un des arts majeurs. Ce n’est pas rien, surtout que ce tableau a une très grande postérité.

Ainsi, je vous présente aujourd’hui deux grands maîtres, chacun dans sa discipline :
– Albrecht Dürer, un des premiers graveurs au burin (ou taille-doucier),
– et Jacopo Pontormo, considéré comme l’un des plus grands peintres du XVIe siècle.
Vous pouvez voir les images d’un peu plus près par ici.

gravure ornementale main burin

A gauche : Albrecht Dürer, Quatre sorcières, 1497.
A droite : Jacopo Pontormo, Visitation, v. 1528.

Premières observations

Si l’on fait bien sûr abstraction de la différence de couleurs, ces deux œuvres se ressemblent énormément. En effet, Pontormo s’inspire, avec 30 ans d’écart, pour sa Visitation, des Quatre sorcières de Dürer.
Mais qu’est-ce que l’inspiration ? 

Pour le savoir, exerçons notre regard, faisons un exercice de comparaison :
Dans les 2 cas, les 4 femmes forment un cercle rapproché, échangent des regards et se situent dans un décor très resserré, plutôt urbain. Deux femmes sont de face, deux autres nous tournent le dos. Le point de vue légèrement en contre-plongée dans la peinture permet de donner plus de majesté et de monumentalité aux personnages que chez Dürer. Les femmes se déhanchent, exposant leur sensualité.
Exposant leur sensualité ? Vraiment ?

Les sorcières de Dürer

Regardons de plus près.
En effet, toutes ont des visages aux traits doux, innocents. Chez Dürer, elles sont coiffées très joliment, et chez Pontormo elles ont les plus belles étoffes. D’accord, mais revenons au titre : Albrecht Dürer a choisi de représenter Quatre sorcières. Elles sont nues, dansent autour d’un crâne sur le sol, et se regardent langoureusement. Nous sommes donc bien dans un registre de sensualité. Mais qu’est-ce donc, dans un entrebâillement, à gauche ? Des flammes, qui d’ailleurs ne font peur à aucune sorcière, et puis un monstre… le Diable !

Le détail qui change tout

Cette analyse est tentante, n’est-ce pas ? A un détail près : les inscriptions du globe.
On y lit les initiales « O.G.H », qui peuvent avoir différentes significations.
– Si ce sont des sorcières, « O.G.H » signifierait, en flamand : « Oh Gott, hütte uns von Zaubereyen » (Oh Dieu, protège-nous de la sorcellerie).
– Dans une interprétation plus optimiste de J. Dwyer, elles représentent les Heures, gardant les portes de l’Au-Delà. Elles illustrent alors notre origine, et le globe, divisée en douze sections, l’année. Les initiales signifieraient alors « Origo generis humani ».

Il est aussi intéressant de noter que ce globe porte l’année 1494. Mais pourquoi alors cette oeuvre est-elle datée de 1497 ? Une théorie dit que la gravure pourrait bien avoir été réalisée par non pas Albrecht Dûrer, mais son maître : Michel Wolgemuth (1434-1519) ! Le doute sur l’auteur original reste permis, même si l’on peut être certain que Dürer a réalisé cette épreuve (on le sait, sa signature est là, en bas)… en 1497 ?

Ces incertitudes sont fréquentes en Histoire de l’Art : suivant les époques, les cultures, et donc les mentalités, les interprétations ont radicalement changé. Les historiens de l’Art le savent aujourd’hui et s’en méfient, en remettant au maximum l’oeuvre dans son contexte historique, autant que possible, avant de l’analyser, et en restant très humbles dans leurs conclusions.

La monumentalité chez Pontormo

Revenons à la peinture. Concernant l’oeuvre de Pontormo, la Visitation est un épisode biblique lors duquel Elizabeth visite Marie. Les deux cousines aux âges très différents sont enceintes. Marie vient de recevoir l’annonce de l’ange Gabriel, et Elizabeth attend, avec Zacharie, Jean-Baptiste, qui baptisera plus tard le Christ. Mais pourquoi sont-elle quatre, et non pas deux ? Car les 2 visages qui nous regardent sont les doubles des deux saintes. Des doubles qui nous prennent à témoin.
La contre-plongée est tout à fait à propos : les personnes saintes sont plus grandes que nous, humbles mortels, car plus près des Cieux. Pontormo leur donne ainsi tout l’autorité et la majesté dont elles ne sauraient être privées.

Nous ne sommes alors plus du tout dans un registre de chair fraîche montrée du doigt, mais de dévotion, d’accueil, de piété.
Ainsi, les deux oeuvres pourraient alors se rapprocher à nouveau, de par leur thème : l’Au-Delà, la maternité, et l’origine de l’Homme. Ceci bien sûr dépendant de l’analyse qui aura été retenu concernant les Quatres sorcières de Dürer.

La notion d’Histoire de l’Art : le contrapposto

On observe que les déhanchés sont légèrement différents d’une oeuvre à l’autre.  La hanche et l’épaule s’avancent du même côté chez Dürer, tandis que Pontormo utilise le contrapposto : position du corps qui fait avancer la jambe et le bras (ou l’épaule) en diagonale, en « figure serpentine ». C’est une différence notoire entre le classicisme et le maniérisme. Cette dernière école détourne un tout petit peu les règles du classicisme, pour rompre l’ennui. 

Conclusion

Pontormo s’est inspiré de Dürer, c’est un fait. Doit-on s’insurger, et crier à la copie ? Pas du tout, car il s’agit bien là d’inspiration, chose tout à fait honorable, et non d’une simple « contrefaçon ». Nous avons vu, par cette comparaison, que le peintre n’a pas le même message, la même composition, les mêmes personnages, que le graveur, suite à toutes les « modifications », ou plutôt différences, qu’il a pu mettre en place.
Notre inspiration ne vient jamais de nulle part. Notre environnement, tout ce que l’on voit et que l’on peut observer, chez nous et/ou chez les autres, en ville et/ou dans la Nature, sont des sources intarissables d’idées. Plus on observe, plus des choses s’impriment dans notre cerveau. A nous alors de se les approprier, et de mélanger toutes les inspirations pour en créer quelque chose de nouveau, à la façon de Pontormo !

gravure métal main ornementale héraldique décor formation dessin formation gravure

Sources :
  • Notices sur les graveursqui nous ont laissé des estampes marquées de monogrammes, chiffres, rébus, lettres, initiales, etc., avec une description de leurs plus beaux ouvrages et des planches en taille-douce, contenant toutes les marques dont ils se sont servis ; suivies d’une table qui en donne l’explication, Volume 1, imprimerie Taulin-Dessirier, 1807.
  • Jean Wirth, La Jeune fille et la mort : recherches sur les thèmes macabres dans l’art germanique de la Renaissance, 1979.
  • Claude Mignot et Daniel Rabreau (dir), Les Temps Modernes, 2011, éditions Flammarion.