Pierre Soulages, peintre de lumière

L’hiver, saison de contrastes, pendant laquelle la lumière est rasante, dévoile parfois des reliefs inattendus… Pour honorer la fin de cette saison et le début du printemps, je choisis de vous parler de Pierre Soulages, artiste de matière et de lumière.

Bien entendu, étant particulièrement sensible aux jeux de lumière, son art ne pouvait que me parler. Cependant, cet article a un enjeu particulier pour moi, il m’est important de vous en parler, car il est l’un des artistes qui m’a réconciliée avec l’Art contemporain. Oui, car ce n’est pas un artiste qui permet de dire « pfff… encore des œuvres ne représentent rien, ne servent à rien, je n’y comprends rien… si encore elles avaient une quelconque beauté ! » Non, non, non, rien de tout cela. Abandonnons, un instant, nos préjugés sur l’Art contemporain, et découvrons-le ensemble !

Qui est Pierre Soulages ?

Né en 1919, il s’agit d’un homme de grande taille, vêtu de noir. Détestant le bruit et l’éparpillement, son atelier est propre et rangé. Il aime le simple, l’essentiel, le grand, et recherche ce qu’il ressent devant les éléments Air, Eau, Feu, Terre.

Comment fait-il ? Il utilise les outils des métiers du bâtiments, et se sert, à 95%, du noir.

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Sa peinture

Pour lui, la peinture figurative, c’est-à-dire celle qui représente une figure – un paysage, une personne, un objet – est une peinture de fiction.
Cela peut se comprendre : la peinture ne saisit qu’un instant. Un instant parfois plus ou moins transformé, si l’on pense à Jean-Honoré Fragonard, Johannes Vermeer, ou William Turner. Chacun a en effet sa vision des choses, et une peinture plus ou moins embellie, contrastée ou floutée par rapport à la réalité.
Longtemps, la peinture la plus considérée était celle dite d’Histoire : celle qui représentait personnages mythologiques ou scènes historiques. On figurait alors plus de personnages mythologiques que de vraies personnes !

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Jean-Honoré Fragonard, Le Verrou, v. 1774-1778. Huile sur toile. Paris musée du Louvre.
Johannes Vermeer, La Jeune fille à la perlev. 1665. Huile sur toile. Mauritshuis, La Haye.
William Turner, Tempête de neige en mer1842. Huile sur toile, Tate Britain, Londres.

Or, ce qui intéresse Pierre Soulages est la réalité, la vraie. La réalité palpable, intemporelle, mais infigurable.
… Cela voudrait-il dire qu’il serait possible de donner à voir quelque chose sans le représenter, sans le figurer ?

Sa peinture a fait partie du mouvement appelé « abstraction lyrique », né au cours des années d’après-guerre (années 1940). Il s’agissait, pour André Marchand, Bernard Buffet, ou Francis Gruber entre autres, de montrer le geste pictural avant tout. Ainsi, gestes larges, badigeons diffus, couleurs fauves, figures simples aux contours cubistes, mais surtout l’expression la plus directe de l’émotion individuelle forment ce groupe d’artistes.
Pierre Soulages, lui, réalise à cette époque des « broux de noix » au « graphisme simple, viril, presque rude » (Charles Estienne).

Mais comment peut-on exprimer de manière directe une émotion individuelle, en peinture ? Aha ! La réponse est juste après.

En attendant, il faut bien comprendre que Pierre Soulages n’a pas modifié sa peinture et ses recherches artistiques pour appartenir à ce mouvement. Depuis son adolescence, il travaille la lumière, le noir et le geste, et il en sera ainsi toute sa vie. C’est une démarche qui est intrinsèque à sa personne.
Ce même si, en avançant dans le temps, ses gestes vont être plus mesurés, plus retenus, donnant lieu à des compositions plus grandes, monumentales et  plus maîtrisées à la fois, donnant vraiment à voir ce qu’il recherche depuis le début : les jeux de contraste et de rythme avec la lumière.

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Pierre Soulages, Brou de noix sur papier, 65 x 50 cm, 1948.

Pourquoi le noir ?

Oui, mais alors, s’il recherche la lumière, pourquoi utilise-t-il du noir pour 95% de son Oeuvre ?
Pierre Soulages vous répond : « mon instrument n’est pas le noir mais la lumière réfléchie par le noir ». Le noir devient ainsi, dans ses Outrenoirs, source de lumière. Il ne s’agit pas de la clarté -matière, comme le blanc, mais de la clarté – lumière, celle qui se réverbère contre la matière.
Or vous conviendrez que le blanc laisse moins bien voir les reflets de la lumière que les couleurs sombres. Pour Soulages, la peinture ou l’encre, la matière dans tous les cas, noire toujours, devient alors l’instrument indispensable à ses recherches, qui n’aboutissent que lorsque son oeuvre forme une « unité vivante et intense à regarder » (musée Soulages).

Or cette clarté – lumière, formant une « unité vivante et intense à regarder », est bel et bien infigurable. On ne peut pas, de manière directe, représenter la lumière qui rase un tableau. On ne peut que la mettre en valeur, lui permettre de se mettre en exergue. La présenter, plus simplement… et plus directement aussi !
C’est cela, la réalité palpable, intemporelle, et infigurable de Soulages. C’est l’outrenoir.

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Pierre Soulages, Etude n° 01aAcrylique sur toile. Crédit photo : Georges Poncet.

Son art imprimé

Sérigraphe, lithographe, mais aussi aquafortiste, Pierre Soulages a produit de nombreuses productions sur papier.

La sérigraphie et la lithographie lui permettent de dupliquer ses œuvres, voire, en revenant à la matrice, de les faire évoluer parfois, en leur ajoutant de la couleur et/ou d’autres formes. Il s’agit là pour lui d’une oeuvre plus évolutive que la peinture.

L’eau-forte lui permet non seulement de dupliquer ses œuvres, mais aussi d’expérimenter le noir d’une autre façon : le creux, et la perforation dans une plaque de cuivre, donnent un noir sur le papier. Est-ce que le noir d’un trou sera plus intense que celui né d’un creux ? Non, au contraire, le trou devient du blanc !
Jouant ainsi avec la liberté propre de l’acide, Pierre Soulages s’amuse en gravure avec l’accident, le hasard, et l’expérimentation. Il considère ici non seulement le papier, mais aussi la plaque de cuivre, comme des œuvres à part entière.

pierre-soulages-SÉRIGRAPHIE N°1, 1973 pierre-soulages-LITHOGRAPHIE N°24B, 1969 pierre-soulages-EAU-FORTE XX, 1972

Pierre Soulages :
Sérigraphie n°1, 1973.
Lithographie n°24B, 1969.
Eau-forte XX, 1972.

Les notions d’Histoire de l’Art : quelles différences entre Sérigraphie, Lithographie, et Eau-forte  ?

La sérigraphie consiste à imprimer une image réalisée en occultant les mailles d’un écran .
Cet écran est composé d’un tissu tendu à l’intérieur d’un cadre.
En posant l’écran sur le papier, ou le tissu à imprimer, et en appliquant de la peinture ou de l’encre, au rouleau, sur ce même écran, l’image est imprimée en négatif par rapport à celui-ci.
On retire ensuite l’écran.
Il ne s’agit pas ici de gravure.

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La lithographie consiste à imprimer une image réalisée à l’aide d’une encre grasse sur un bloc de pierre.
On dessine l’image sur la pierre, à l’aide d’un corps gras (encres grasses, ou crayons gras).
On y laisse ensuite agir un mordant, qui va ronger la pierre : le gras protège la pierre là où il a été appliqué. On s’appuie ainsi sur le principe qu’un corps gras répulse l’eau.
Après avoir nettoyé et humidifié la pierre, on applique une encre d’impression (à l’eau) à l’aide d’un rouleau, sur la pierre, et on imprime sur papier sous presse.
Il s’agit bien de gravure… à l’acide (mordant).

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L’eau-forte est l’un des anciens noms de l’acide.
Le principe est de graver, à l’acide donc, une plaque de cuivre, de zinc ou de laiton.
Les creux ainsi réalisés vont permettre d’y mettre l’encre, bue lors du passage sous presse par un papier humide.

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La lumière autrement

Si vous n’étiez pas encore convaincu de la problématique essentielle de la lumière dans l’Oeuvre de Pierre Soulages, voici un autre de ses travaux : les 104 vitraux de l’abbatiale Sainte-Foy de Conques, achevés en 1994.

Concentrant ses recherches sur un verre translucide et incolore, après plus de 400 essais, il met au point des vitraux uniques. Dans l’abbaye, la lumière est claire, mais pas éblouissante. Ce sont bien des vitraux, et non des fenêtres, même si le verre est incolore. Les plombs forment comme des ondes, chantant une mélodie muette. Celle de l’Eau ? De l’Air ? de la Lumière ? Peut-être toutes à la fois…

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Pierre Soulages, vitraux de l’abbaye Sainte-Foy, Conques, Aveyron, France.

Quel est le discours, le concept, l’idée de Pierre Soulages ?

Il faut savoir qu’en Art contemporain, l’Artiste ne cherche pas forcément à nous dire quelque chose. L’Artiste ne raconte plus systématiquement.
L’Art contemporain est l’art de la suggestion, et non de la figuration. Chacun, dans le public, est libre d’être choqué, ou bouleversé, de manière positive ou négative. Chacun est libre de voir ce que lui-même projette dans l’oeuvre :
« – Est-ce un chien ?
– Non, cela ressemble à un iceberg… Ou un amas de crème ?…. ??!? »
Et si ces 3 projections étaient valables ?

En effet, l’Art contemporain nous invite à la réflexion, pour sûr, mais aussi, si l’on se laisse bercer, à la méditation, à l’expérience sensorielle, physique ou spirituelle. Tout un monde s’ouvre alors à nous, si l’on oublie la course à la belle figuration. En effet, il ne s’agit plus d’un cours magistral, mais bien plutôt d’un dialogue avec les œuvres.

Ainsi, Pierre Soulages n’a pas de discours autre que de nous proposer de percevoir une lumière habituellement assez rare.
Son concept est de nous permettre de voir cette lumière plus facilement, ceci de manière rythmée, contrastée, harmonieuse.
Son idée ? Créer de la beauté. Retrouver l’apaisement que l’on ressent devant les éléments Air et Feu de la lumière, mais aussi Terre et Eau de la peinture.
Quoi de plus intemporel, de plus vrai, et de plus noble ?

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Pierre Soulages, Outrenoir.

Conclusion

L’effet que donnent les peintures de Pierre Soulages est presque toujours le même. En premier, on ne voit qu’une masse noire. Il faut bouger devant les œuvres de Soulages, ne pas rester paralysé·e d’incompréhension, pour les faire vivre. Si l’on fait confiance à l’oeuvre et à son créateur, tout à coup, sa maîtrise des effets/reflets lumineux apparaît ! On perçoit alors le rythme, et l’harmonie qui s’en dégage est porteuse d’espoir.

En effet, de la masse noire se dégage de la lumière. On ne voit à la fin que la lumière, rasante, présente, et rythmée, harmonieuse.
Grâce à l’Oeuvre de Pierre Soulages, même dans le noir le plus intense, la lumière est là.

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Sources :

Isabelle de Maison Rouge, 10 clefs pour s’ouvrir à l’art contemporain, Archibooks – Sautereau Editeur, Paris, 2006.
Philippe DAGEN et Françoise HAMON, Epoque contemporaine XIXe-XXIe siècles, 2011. Ed Flammarion.
Chieko Hasegawa, Les grands maîtres de l’Art moderne et Chieko Hasegawa, Octobre 2013. Ed Chêne.
Ann d’Arcy Hughes et Hebe Vernon-Morris, Le grand livre de la gravure, techniques d’hier à aujourd’hui, 2010. Ed Pyramyd.
Le musée Soulages de Rodez : http://musee-soulages.rodezagglo.fr

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