L’amulette viking : entre divinités, Humanité, et forces naturelles

 

Deux yeux. Deux oreilles. Un buste et des ornements. Une chaîne aux enroulements de serpent.
Mais qu’est-ce donc ? Un personnage qui nous regarde ? Un socle ? Un totem ? Un gourou ? Un chamane ?

Je vous propose aujourd’hui une plongée dans le monde médiéval viking. En effet, cet objet est un pendentif datant du 10e siècle, découvert autour de 1878, en Suède. Il fait partie du trésor d’Erikstorp (voir carte ci-dessous).

Comment a-t-il été fabriqué ? Que représente-t-il ? Pourquoi ? Découvrons le monde fascinant de la Scandinavie…

Marteau de Thor, vers 1000 ap. J.-C. Argent et or. Photo : musée historique de Suède (Ödeshög)

Immersion dans la mythologie viking

“Avant le commencement, il n’y avait rien – ni terre, ni cieux, ni étoiles, ni ciel : rien que le monde de la brume, sans forme et sans structure, et le monde du feu, toujours ardent.
Au nord s’étendait le Niflheim, le monde des ténèbres. […]
Au sud se trouvait le Muspell. Le Muspell était le feu. […]
Il n’y avait ni terre ferme ni ciel. Rien que des étincelles et des jaillissements de chaleur, des roches fondues et des braises ardentes.

Florence ADAM, Le Muspell et le Niflheim, 2019. Dessin au fusain sur papier kraft.

Entre Muspell et Niflheim s’étendait un néant, un lieu vacant fait de rien, sans forme. Les fleuves du monde de brume se jetaient dans ce néant, qui s’appelait le Ginnungagap, “l’abîme béant”. Au fil d’un temps au-delà de toute mesure, ces fleuves de poison, dans la région séparant le feu de la brume, se solidifièrent peu à peu en glaciers immenses.  […] au sud, où ils touchaient au pays du feu, les braises et les étincelles du Muspell rencontraient la glace, et les vents chauds des contrées ardentes rendaient l’air au-dessus de cette banquise aussi doux et agréable qu’une journée de printemps.
A l’endroit où se côtoyaient la glace et le feu, la glace fondait ; et dans ces eaux de fusion apparut la vie : une forme humaine plus grande que des mondes, plus énorme que tous les géants qu’il y a eu et qu’il n’y aura jamais. Ce n’était pas un homme, pas plus qu’une femme, c’était les deux en même temps.
Cette créature, l’ancêtre de tous les géants, s’appelait Ymir.”

Florence ADAM, Ymir entre le Muspell et le Niflheim, 2019. Dessin au fusain sur papier kraft.

Ymir enfanta des géants. Buri, l’ancêtre des dieux, fut délivré d’un bloc de glace par la langue de la vache géante Audhumla.

“Buri prit une épouse parmi ces géants et ils eurent un fils, qu’ils appelèrent Bor. Bor épousa Bestla, fille d’un géant, et ensemble ils eurent trois fils : Odin, Vili et Vé. Odin, Vili et Vé, les trois fils de Bor, devinrent adultes. […]
Le moment était venu pour la création de tout. […]
Odin, Vili et Vé tuèrent le géant Ymir. Il le fallait. Il n’y avait pas d’autre moyen de créer les mondes. Ce fut le début de toute chose, la mort qui rendit toute vie possible.
Ils poignardèrent l’immense géant. Le sang jaillit du cadavre d’Ymir en une quantité inimaginable ; des fontaines d’un sang aussi salé que la mer et aussi gris que les océans se répandirent en un flot si soudain, si puissant et si profond qu’il balaya et noya tous les géants. […]
Odin et ses frères formèrent la terre à partir de la chair d’Ymir. Ses os, ils les entassèrent en montagnes et en falaises.
Nos rochers et cailloux, le sable et le gravier que vous voyez : c’étaient les dents d’Ymir et les fragments des os qui ont été brisés et broyés par Odin, Vili et Vé dans leur bataille contre Ymir.
Les mers qui encerclent les mondes : c’était le sang d’Ymir, et sa sueur.
Levez les yeux vers le ciel : vous regardez l’intérieur du crâne d’Ymir. Les étoiles que vous voyez la nuit, les planètes, toutes les comètes et les étoiles filantes, ce sont les étincelles qui ont jailli des feux du Muspell. Et les nuages que vous voyez le jour ? C’était autrefois la cervelle d’Ymir, et qui sait quelles pensées les agitent aujourd’hui encore.

Le monde est un disque et la mer encercle son périmètre. Aux confins extérieurs du monde, auprès des mers les plus profondes, vivent les géants.
Pour tenir ceux-ci à distance, Odin, Vili et vé dressèrent avec les cils d’Ymir un rempart qu’ils placèrent autour du milieu du monde. Ils appelèrent Midgard l’espace enclos par le mur.
Midgard était vide. Ses terres étaient belles, mais personne n’en foulait les prairies ni ne péchait dans ses eaux claires, personne n’explorait ses montagnes rocheuses ou ne levait les yeux vers les nuages.

Florence ADAM, Le monde vu par les vikings (en partie), 2019. Dessin au fusain sur papier kraft.

Odin, Vili et Vé savaient qu’un monde n’en est pas un tant qu’il n’est pas habité. Ils le parcoururent en tous sens, à la recherche d’êtres, sans rien trouver. Enfin, en bord de mer, sur la grève de galets, ils trouvèrent deux troncs d’arbres ballottés par les vagues, qui avaient flotté jusque-là au gré des marées et avaient été rejetés à terre.
Le premier était en bois de frêne. […]
Le deuxième tronc qu’ils remarquèrent, à côté du premier sur la plage, si proche de lui qu’ils se touchaient presque, était un tronc d’orme. […]
Les dieux ramassèrent les deux troncs. Ils les posèrent de façon à ce qu’ils se tiennent droits sur le sable, hauts comme des êtres humains. Odin les saisit et, l’un après l’autre, leur insuffla la vie. Ce n’était plus du bois mort sur une plage : maintenant ils vivaient.
Vili leur donna la volonté ; il les dota d’intelligence et de décision. Désormais, ils pouvaient bouger et ils pouvaient vouloir.
Vé sculpta les troncs. Il leur conféra une forme humaine. Il leur sculpta des oreilles, afin qu’ils puissent entendre, des yeux, afin qu’ils puissent voir, et des lèvres, afin qu’ils puissent parler.
Les deux troncs se dressaient sur la plage, deux humains nus. Vé avait sculpté sur l’un des organes génitaux masculins, sur l’autre des organes génitaux féminins.
Les trois frères fabriquèrent des vêtements pour la femme et pour l’homme, pour qu’ils se couvrent et restent au chaud, dans les embruns glacés de cette plage au bord du monde.
En tout dernier lieu, ils donnèrent des noms aux deux humains qu’ils avaient créés : l’homme, ils l’appelèrent Ask, c’est-à-dire Frêne ; la femme, ils l’appelèrent Embla, soit Orme.
Ask et Embla furent notre père et notre mère à tous ; chaque être humain doit la vie à ses parents, et à leurs parents, et aux parents de ceux-ci avant eux. Remontez assez loin et nos ancêtres à tous étaient Ask et Embla.
Embla et Ask restèrent à Midgard, en sécurité derrière le mur qu’avaient édifié les dieux avec les cils d’Ymir. A Midgard, ils établirent leur demeure, protégés des géants, des monstres et de tous les dangers qui attendent dans les désolations. A Midgard, ils pourraient élever leurs enfants en paix.

Voilà pourquoi Odin est appelé Père de tout. Parce qu’il a été le père des dieux et parce qu’il a insufflé la vie dans les aïeux des aïeux de nos aïeux. Que nous soyons des dieux ou des mortels, Odin est notre père à tous.”

Dieux et géants

Ainsi, dans cette mythologie les dieux sont puissants, mais surtout, on s’aperçoit aussi que ce sont les géants qui sont plus à craindre que les dieux. Ces derniers sont dépeints de manière très humaine, avec leur puérilité, leurs divergences, et leur intelligence. Les géants, eux, sont tellement forts qu’ils en oublient d’être subtils. Ils ont des caractères très francs, et se moquent des dieux ouvertement. Les dieux font d’ailleurs ériger un rempart autour de leur monde, Asgard, pour se protéger des trolls et des géants, deux sortes de figures qui représentent, encore aujourd’hui pour un scandinave, les forces naturelles.

Parmi les dieux, deux sont les plus vénérés : Odin, Père de Tout on l’a vu, et Thor, son fils, dieu du Tonnerre, de la Protection, de la Force et de la Fertilité.
Odin est le dieu auquel on s’en remet avant une bataille.
Thor est celui qui nous donne la Force pendant la bataille.
Voici pourquoi :

Comment Thor a acquis son marteau

Thor est le fils d’Odin et Jörd. Il est marié à Sif, aux cheveux longs et couleur d’un champ d’orge à la fin de l’été. Dieu de la Force, il est doté d’une forte puissance physique. Doublant encore sa force, il porte une ceinture : Megingjord, et défend Asgard, le royaume des dieux, grâce à celle-ci. Thor va se voir attribuer un marteau suite à une mésaventure.

En effet, un jour, Loki, fils de Laufey, dieu de la discorde, enleva les cheveux de Sif, la femme de Thor. Pour redonner à celle-ci son honneur, Thor va demander à Loki de lui rendre ses cheveux. La chose étant impossible, Loki négocie avec un Thor furieux, prêt alors à lui briser les os, de demander aux nains de fabriquer pour Sif une chevelure encore plus belle.
Il organise en fait un concours entre deux équipes. Deux nains et deux elfes noirs rivalisent ainsi de créativité pour donner des cadeaux aux dieux. Aux elfes noirs, Loki demande une chevelure d’or qui pousse perpétuellement.
Parmi ces trésors offerts aux dieux, se trouvent de grandes armes. Les elfes noirs offrent aux dieux :

  • la pique d’Odin, qui atteint toujours sa cible une fois lancée : Gungnir. Les guerriers vikings lancent une lance avant toute bataille, pour remettre leur sort entre les mains d’Odin. S’il est de leur côté, si leur guerre est juste, Odin leur assure la victoire.
  • la chevelure de Sif, faite de cent mille fils d’or
  • le navire Skidbladnir, qui se replie comme un mouchoir.

Les nains réalisent :

  • le bracelet d’or d’Odin Draupnir, qui se multiplie par 8 toutes les 9 nuits.
  • un verrat à soies d’or, Gullinbursti, pour tirer le chariot du dieu Frey plus vite et plus loin que quiconque
  • et le marteau Mjöllnir. Il est incassable, peut se rapetisser pour être transporté dans une poche, ne manque jamais sa cible, qu’il frappe d’un coup de foudre, et a un manche très court. C’est là son seul défaut, qui oblige à l’utiliser d’une seule main.

Les dieux attribuent le marteau Mjöllnir à Thor, le rendant ainsi presque invincible. Il va sauver plus d’une fois les dieux des géants, et vengera et punira qui le mérite.
Ce marteau devient ainsi le symbole de la force et de la justice, protégeant quiconque a le coeur juste et noble.

“Le marteau préservait les dieux de l’ensemble des dangers qui les menaçaient, eux et le monde. Les géants du givre et les ogres, les trolls et les monstres de toutes sortes avaient peur du marteau de Thor.”

gravure métal main
Heine Wägner, Thor contre le géant Skrymir, 1882.

Un pendentif amulette

C’est pourquoi, depuis le Moyen-Age voir même avant, ce marteau, Mjöllnir, est devenu une amulette indispensable du guerrier viking. C’est le cas du pendentif que nous étudions aujourd’hui ! Celui-ci, en effet, représente le marteau de Thor, à la forme si particulière avec son manche court.

L’orfèvre qui l’a réalisé a sans doute voulu rendre encore plus hommage au dieu du Tonnerre, de la Protection, de la Force et de la Fertilité, avec les deux yeux en relief, flamboyants, comme ceux que l’on peut imaginer d’après les descriptions de Thor.

Pierre de fonte de croix et marteaux de Thor. Museum of Denmark (nationalmuseets). Photo : Lennart Larsen
Marteau de Thor, Museum of Denmark (nationalmuseets). Photo : Arnold Mikkelsen
Marteau de Thor, Museum of Denmark (nationalmuseets). Photo : Arnold Mikkelsen
Marteau de Thor du trésor d’Erikstorp. Argent et or. Publication de Georges Stephens, 1878.

Un peu d’Histoire : l’âge viking

On nomme l’âge viking la période entre 793 et 1066. En effet, c’est à cette époque que les vikings étendent leur pouvoir et leur territoire, avec des raids dans toute l’Europe, en Afrique et en Amérique du Nord. Ces dates sont déterminées ainsi par le premier raid viking dont on a connaissance, au grand monastère de Lindisfarne (Angleterre) le 8 juin 793, et la tentative d’invasion de l’Angleterre du roi Harald III de Norvège, en 1066.
Harald III de Norvège a été vaincu par le roi saxon Harold Godwinson, lors d’une bataille annonçant la conversion chrétienne des vikings. Cela annonce donc la fin de cette civilisation telle qu’elle a pu être depuis 793.

Qui sont ces vikings ? Quelles sont leurs croyances et leur vision du monde ?
Le peuple n’avait pas de lieu de culte, mais portait en son cœur et en sa tête les dieux Odin, Thor et leur famille. Lorsqu’on lit leur mythologie, on s’aperçoit que leurs mœurs étaient très modernes concernant l’Humain. Les droits des femmes étaient respectés – elles avaient le droit de choisir leur mari, partaient en raid en tant que guerrières, et non pas en tant que femmes ou filles de guerrier – et les divorces n’étaient pas tabous.

Au centre de cette civilisation, se tient la Nature. Les géants sont la Nature elle-même. Nature à craindre et respecter, qui peut être généreuse ou fatale.

Le trésor d’Erikstorp

Le pendentif que je vous fais découvrir aujourd’hui fait partie du trésor découvert autour de 1878 à Erikstorp. Ce trésor contenait 330 pièces de monnaie, 7 anneaux de bras en or, une petite broche circulaire en or, deux broches rectangulaires en argent, et ce magnifique marteau de Thor. Il n’a pas été retrouvé dans une tombe, comme beaucoup de trésors vikings. On pense ainsi que les trésors vikings étaient conservés par ceux-ci dans des contenants à cet effet. 

Les broches rectangulaires en argent broche portent un motif en filigrane, dont le style a été retrouvé à Hedeby, ancienne cité scandinave dont les archéologues ont souligné les nombreuses échoppes d’artisans. Ce pendentif, cette broche, et peut-être d’autres pièces de ce trésor ont donc certainement été importées du centre médiéval d’orfèvrerie : Hedeby.

Les bijoux du trésor d’Erikstorp présentent une certaine robustesse, leur élégance leur étant donnée par les nombreux entrelacs et les têtes allongées d’animaux. 

Trésor d’Erikstorp, vers 1000 ap. J.-C. Argent et or. Photo : musée historique de Suède.
Florence ADAM, Carte de la Scandinavie, 2019. Hedeby, ancienne cité viking, est aujourd’hui un site archéologique seulement.

La notion d’Histoire de l’Art : les styles vikings

Six grands styles sont reconnus :

  • Proue de bateau viking. Photo : Kirsten Helgeland, Kuturhistorisk museum (Norvège, Oslo)

    Le style d’Oseberg, entre 800 et 875 ap.J.-C. environ. On le reconnaît aux « bêtes agrippantes », qui s’agrippent en effet aux entrelacs des motifs.

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Extrémité de sangle. Photo : The portable antiquities scheme, Kevin Leahly

    Le style de Borre, entre 875 et 950 ap. J.-C. environ. On y voit des têtes d’animaux, des corps en forme de bretzel, ou de maillons de chaîne, et toujours des pattes saisissantes.

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Réplique d’une extrémité de sangle, Photo : The portable antiquities scheme, Dot Boughton.

    Le style de Jelling, entre 900 et 975 ap. J.-C. environ. Les entrelacs s’ouvrent et ne se trouvent plus dans un cadre défini. Le corps des animaux entrelacés se couvrent de traits ou de points. L’abstrait l’emporte sur le concret.

 

 

 

 

 

 

 

 

  • Hache. Photo : Stephan Bollman

    Le style de Mammen, entre 950 et 1000 ap. J.-C. environ. On y retrouve beaucoup de lions et d’oiseaux, de même que le serpent nordique bien connu. Un ou deux grands motifs composent un panneau, avec des rouleaux asymétriques et des lignes ornementales : des végétaux en forme de boucles.

 

 

 

 

 

 

  • Pièce de jeu. Photo : the portable antiquities scheme, Colchester and Ipswich museum, Sophie Flynn.

    Le style Ringerike, entre 1000 et 1050 ap. J.-C. environ. Les lions sont toujours fréquents, aux crinières et aux queues s’étirant en boucles, se mélangeant aux boucles végétales.

 

 

 

 

  • Bas-relief à la Stavkirke d’Urnes. Photo : Andreas Tille

    Enfin, le style d’Urnes, entre 1050 et 1300 ap. J.-C. environ, avec lequel les boucles se multiplient encore, et les animaux deviennent très stylisés, aux têtes très allongées. C’est l’apogée du mélange des boucles végétales entrelacées à des formes zoomorphiques.

 

 

 

A partir du milieu du 12e siècle, l’art scandinave se fondra avec l’art européen roman, qui fut le premier à influencer l’art scandinave.

Le filigrane

Le filigrane est une technique de décor qui utilise un fil, mis en forme selon le motif choisi, puis soudé à l’objet. Le fil est donc en relief par rapport à la surface de cet objet, et il décrit souvent des cercles et entrelacs.
Ici, le pendentif est en argent, et les filigranes sont en fil d’or, mélange typique du Moyen-Age viking.

Tout d’abord, le fil a un diamètre de 0.2 mm maximum. Ensuite, le mettre en forme, et enfin, chauffer le tout pour que le fil se soude à lui-même ou à l’objet… sans fondre avant ! Une dextérité, une agilité des mains, ainsi que la connaissance parfaite de la fusion du métal et de la soudure sont nécessaires.

Deux techniques de filigrane, développées depuis -5000 av. J.-C. environ, notamment par les sumériens, se distinguent :

  • celui d’application, qui, comme ici, ajoute un fil sur un support plein
  • celui d’intégration, dont le filigrane forme une dentelle ajourée.

Un filigrane n’est fait qu’avec de l’or et/ou de l’argent, car ce sont deux métaux dits “natifs” (contrairement aux alliages). Ils ont donc des points de fusion assez élevés, sans être démesurés. L’or a un point de fusion de 1064°C, tandis que l’argent fond à 961°C.

filigrane – remplissage. Photo : Luisa Paixao.com

Le serpent et l’entrelacs

Nous savons à présent ce que représente la forme de cette amulette. Mais qu’en est-il de son décor en filigrane ?
On voit des entrelacs, voire même le signe, au risque de spéculer un peu hâtivement, de l’infini… Pourquoi tant de courbes ?

On peut y voir une allusion aux serpents mythologiques nordiques. Ils sont deux :

  • Le premier, Nidhogg, ronge les racines continuellement de l’arbre du monde Yggdrasil, et dévore les cadavres des parjures, meurtriers et adultères.
  • Le second se nomme Jördmungand. Il est l’un des enfants du dieu de la Discorde Loki, et est tellement grand qu’il encercle le monde. Il vit donc dans les océans qui séparent le monde des humains (Nidgard) et le monde des géants (Jotunheim).

Creusons la seconde piste…

Histoire des enfants de Loki

Loki est le dieu de la discorde. Il s’amuse, comme on a pu le voir dans l’histoire des cadeaux des dieux, à rendre chèvre les dieux. Il a eu plusieurs femmes et plusieurs enfants, plus ou moins légitimes. Parmi ceux-ci, un en particulier nous intéresse par rapport au pendentif et ses entrelacs : il s’agit bien de Jörmungand. Pour vous le présenter, voici des extraits de l’histoire de trois enfants de Loki.

“Odin appela à lui les dieux, Tyr et Thor à leur tête, et leur annonça qu’ils allaient partir en expédition dans les profondeurs du Jotunheim, le pays des géants, afin de ramener à Asgard les enfants de Loki.
Les dieux s’en furent dans le domaine des géants, affrontant maints dangers, jusqu’à ce qu’ils atteignent la citadelle d’Angrboda. Cette dernière, qui ne les attendait pas, avait laissé ses enfants jouer ensemble dans sa grande halle. Les dieux furent abasourdis de voir la nature des enfants de Loki et d’Angrboda, mais cela ne les retint pas. Ils s’emparèrent d’eux pour les ligoter. Ils transportèrent le plus âgé d’entre eux attaché au tronc écorcé d’un pin, bâillonnèrent le second avec une muselière en saule tressé et lui passèrent une corde autour du cou en guise de laisse, tandis que le troisième marchait entre eux, sombre et inquiétant.
Ceux qui étaient placé à droite de ce troisième rejeton voyaient une belle jeune fille, tandis que ceux situés à sa gauche s’efforçaient de ne pas la regarder, parce qu’ils avaient sous les yeux une enfant morte, dont la peau et la chair étaient noircies par la putréfaction.
“Tu as remarqué ? demanda Thor à Tyr, au troisième jour de leur retour à travers le pays des géants du givre. Ils avaient dressé le camp pour la nuit dans une clairière et Tyr grattait l’encolure velue du deuxième enfant de Loki avec son énorme main droite.
“Quoi ?
– Ils ne nous suivent pas. Les géants. Même la mère de ces créatures n’est pas venue à notre poursuite. C’est comme s’ils voulaient que nous emportions les enfants de Loki hors du Jotunheim.
– Tu dis des bêtises”, répondit Tyr, mais, en prononçant ces mots, malgré la chaleur du feu, il eut un frisson.

Après deux jours supplémentaires d’une progression laborieuse, ils rejoignirent la halle d’Odin.
“Voici les enfants de Loki”, déclara Tyr sobrement.
Le premier d’entre eux, ligoté contre un pin, dépassait désormais en longueur le tronc sur lequel il était attaché. Il s’appelait Jörmungand et c’était un serpent.
“Il a grandi de plusieurs pieds pendant que nous le rapportions, expliqua Tyr.
– Attention, avertit Thor. Il peut cracher un venin noir brûlant. Il m’en a craché dessus, mais il m’a manqué. C’est pour ça que nous lui avons immobilisé la tête contre l’arbre de cette façon.
– C’est un enfant, jugea Odin. Il est en pleine croissance. Nous allons l’envoyer en un lieu où il ne pourra faire de mal à personne.”

Odin emporta le serpent au bord de la mer qui s’étend au-delà de toute terre, la mer qui encercle Midgard. Là, sur la plage, il libéra Jörmungand et le regarda sinuer pour se glisser sous les vagues et s’enfuir en ondulant.
Odin l’observa de son oeil unique jusqu’à ce que la bête se perde à l’horizon, et se demanda s’il avait bien fait. Il n’en savait rien. Il avait agi comme ses rêves le lui avaient demandé, mais les rêves en savent plus long qu’ils n’en révèlent, même au plus sage des dieux.
Le serpent grandirait sous les flots gris de l’océan du monde, croîtrait jusqu’à entourer la terre de ses anneaux. Les gens appelleraient Jörmungand le serpent de Midgard.”

Thor se fera un objectif de vie, un défi de guerrier, d’occire Jörmungand. Ce dernier lui résistera : trop long, trop fort, trop aquatique, trop venimeux pour Thor…  jusqu’à la fin des temps, appelée Ragnarok. Voici le duel épique entre Thor et le serpent.

“Thor tuera enfin le serpent de Midgard, comme il voulait le faire depuis si longtemps.
Thor broiera la cervelle du grand serpent avec son marteau. Il reculera d’un bond, tandis que la tête du serpent de mer s’effondrera sur le champ de bataille.
Thor est à neuf bons pieds de distance, quand la tête s’écrase sur le sol, mais ce n’est pas encore suffisant.
En expirant, le serpent videra ses glandes à venin sur le dieu du tonnerre, en d’épais embruns noirs. Thor grogne de douleur, puis s’abat sans vie sur le sol, empoisonné par la créature qu’il a occise.”

Thor et Jörmungand, Lorenz Frölich, 1895.

C’est à ce combat que je ne peux m’empêcher de penser, lorsque je vois le marteau de Thor décoré d’entrelacs. Entrelacs soulignés par l’esthétique de la chaîne de ce pendentif, en nœuds serpentins.

Conclusion

Aujourd’hui encore, les Torhammers – pendentif représentant le marteau de Thor – sont une vraie référence dans la bijouterie viking, de différentes formes, aux décors plus ou moins complexes. En tant qu’amulette, ils donnent toujours force et courage à celui.celle qui le porte. Courage et combativité face aux méandres de la vie, aux luttes que nous menons tout au long de notre existence ?

Est-ce une juste interprétation que je tire ici ? Je n’en sais rien. Ce qui est sûr en revanche, c’est que la mythologie viking m’aura fait rêver, rire, craindre, et retourner à l’essentiel.

En effet, la proéminence de la Nature, brute et pourtant accueillante, et puis les dieux dans toute leur humanité, dont l’espièglerie de Loki, qui, à force de faire des chamailleries, de semer la zizanie, de faire des coups bas, de se voir à chaque fois réduire en pièces ou clouer le bec par Thor en devient attachant… Tout cela m’a fait voir deux choses.

La première est une symbiose avec mes valeurs : une Nature au centre de tout. Mère de tout. Crainte autant par les dieux que par les hommes. Le froid, la chaleur, la nuit, et la taille des animaux donnent à tous une humilité précieuse. Elle recentre et rassure.

Dans le même temps, de toutes ces recherches sur le monde viking, je ressors apaisée. Oui, il y a en ce monde autre chose que des egos surdimensionnés. Oui, il y a en ce monde des gens respectueux, et courageux. Oui, il y a en ce monde une gentillesse et une bienveillance devenues un peu trop discrètes mais toujours présentes.

Garder cela à l’esprit, et devenir prudent plutôt que peureux adoucit beaucoup les luttes que nous menons. L’espoir et l’amour renaissent, nous donnant une force et un courage à l’image de la force de Thor, toujours juste, bienveillante… et extraordinairement puissante !

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Sources

Je vous conseille de tout cœur de lire la Mythologie viking, écrite par Neil Gaiman. Ce livre m’a fait le même effet que mon séjour en Norvège en 2016, et a rassasié ma soif de connaître la mythologie scandinave.
Anders Winroth, The Age of the Vikings, 2016.

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Crédits photographiques :

Florence ADAM-KLEIN
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